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Gillette Banne

Découvrez l’histoire de Gillette Banne et du meurtre de son gendre, Julien Latouche, survenu en 1672 à Trois-Rivières. À partir des archives judiciaires, cet article retrace le rôle de Jacques Bertault et d’Isabelle Bertault, et explore les réalités de la violence familiale et de la justice en Nouvelle-France au XVIIe siècle.

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Avis au lecteur :

Cet article contient des descriptions de violence et de châtiments judiciaires susceptibles de heurter certains lecteurs. Il pourrait ne pas convenir à tous les publics. Mon objectif est de présenter la vie de nos premiers pionniers dans toute sa complexité, en tenant compte de leurs forces, de leurs difficultés et de leurs aspects plus sombres, à partir des sources historiques afin de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivaient.


Gillette Banne

Une mère, un meurtre et la justice en Nouvelle-France au XVIIe siècle

 

Dans la soirée du 17 mai 1672, les cris d’un homme résonnent de l’autre côté de la rivière, à Trois-Rivières. Il crie qu’on est en train de le tuer et avertit que son agresseur sera pendu. Le lendemain, Julien Latouche a disparu, et les soupçons commencent déjà à se porter sur ses proches.

Au cœur de ce qui s’ensuit se trouve Gillette Banne. Quelques mois après le mariage de sa fille, son foyer devient un lieu de violence et de peur. Ce qui commence comme un conflit familial débouche rapidement sur l’une des affaires criminelles les plus insolites de la Nouvelle-France, conservée aujourd’hui dans les archives judiciaires de la colonie.

 
 

Gillette Banne, fille de Marin Banne et d’Isabeau Boire, naît vers 1636 à Argences, en Normandie, France. Située à environ 185 kilomètres à l’ouest-nord-ouest de Paris et à 17 kilomètres de la Manche, Argences se trouve dans l’actuel département du Calvados. Cette petite ville compte environ 4 000 habitants, appelés les Argençais.

 

Localisation d’Argences en France (Mapcarta)

 


Une jeune paysanne en France (image d’intelligence artificielle créée par l’auteure avec ChatGPT, février 2026)

On connaît peu de détails sur la jeunesse de Gillette à Argences. Elle grandit probablement dans un milieu rural marqué par l’agriculture et la religion, où champs, rivières, moulins et habitations dispersées structurent le paysage. La plupart des habitants appartiennent à la paysannerie, les familles cultivant de petites parcelles ou travaillant des terres relevant de seigneurs ou d’institutions ecclésiastiques.

Dès son plus jeune âge, Gillette participe probablement aux tâches domestiques : s’occuper des animaux, ramasser du bois, veiller sur ses frères et sœurs et aider à la préparation des repas. L’école est rare dans les communautés rurales et l’alphabétisation peu répandue, bien que l’instruction religieuse soit quasi universelle. Vers l’âge de 12 ans, elle est considérée comme une adulte et formée aux compétences attendues des femmes : filage, couture, cuisine et travaux domestiques. Pour la plupart des jeunes filles en France rurale, le monde demeure profondément local et s’étend rarement au-delà des paroisses voisines.


Traversée vers la Nouvelle-France

Comment Gillette, âgée d’à peine 13 ans, se retrouve-t-elle à des milliers de kilomètres d’Argences, en Nouvelle-France ? Pour une jeune fille dont l’univers s’étend rarement au-delà des paroisses voisines, il s’agit d’un bond considérable. Recrutée comme « fille à marier », elle arrive au Canada vers 1649.

On ignore les circonstances entourant l’immigration de Gillette. Ses parents ou tuteurs organisent peut-être son départ, la confiant à un recruteur ou à un intermédiaire religieux lui promettant des perspectives de mariage et un avenir plus stable en Nouvelle-France. La pauvreté ou le manque de perspectives dans son milieu d’origine peuvent également avoir motivé cette décision. Il est aussi possible qu’elle soit orpheline ou semi-orpheline et confiée à une paroisse, un couvent ou une organisation caritative facilitant son émigration dans le cadre d’efforts visant à peupler la colonie de femmes en âge de se marier.


De jeune épouse à jeune veuve

On connaît peu de détails sur les premières années de Gillette en Nouvelle-France. Peu avant 1650, elle épouse Marin Chauvin dit Lafortune ; aucun contrat de mariage ni acte de mariage n’est retrouvé pour ce couple. Gillette a probablement 13 ou 14 ans à l’époque, et Marin environ dix ans de plus qu’elle.

Localisation de Le Grand Mesnil en France (Mapcarta)

Le mari de Gillette, Marin, est originaire du hameau du Grand Mesnil, dans le Perche, en France. Il est baptisé le 16 mars 1625 à Saint-Mard-de-Réno, non loin de là. Le 8 mars 1648, il signe à Tourouvre un contrat de trois ans pour travailler au service de Noël Juchereau en Nouvelle-France. Le contrat prend effet lorsque Marin embarque à La Rochelle plus tard dans l’année et expire à son retour en France trois ans plus tard. Selon ses termes, Juchereau doit lui fournir le passage de retour, la nourriture et un salaire de 40 livres par an ; Marin reçoit dix livres d’avance. Il est décrit dans le contrat comme manœuvre. 

Le couple ne passe que peu de temps ensemble. Le 8 septembre 1650, l’unique enfant de Gillette et Marin, une fille prénommée Marie, est baptisée à Trois-Rivières. Marin Chauvin dit Lafortune décède avant le 7 juin 1651 ; son acte de sépulture n’est pas retrouvé.


Jeune veuve et mère d’une petite fille, Gillette parvient néanmoins à s’implanter dans la colonie. Le 7 juin 1651, le gouverneur Charles d’Ailleboust lui accorde une concession à Trois-Rivières, « à condition d’y faire bâtir et la renclore et fermer » dans un délai d’un an, faute de quoi la concession est annulée. L’emplacement mesure environ un tiers d’arpent et est bordé par les terres du sieur de Normanville, celles des héritiers de Sébastien Dodier, ainsi que par la palissade de la ville au nord-est et au nord-ouest. La concession est ensuite ratifiée par le gouverneur Lauzon le 18 juin 1652, puis confirmée sous le gouverneur Boujonnier. 

Carte de Trois-Rivières en 1685 ; la propriété de Gillette se serait située dans le coin supérieur droit de la ville fortifiée (Wikimedia Commons)


Fonder une famille à Trois-Rivières

Dans l’après-midi du 27 juillet 1653, le notaire Sévérin Ameau rédige un contrat de mariage entre Gillette et le serrurier Jacques Bertault, fils de Thomas Bertault et de Catherine Colonne. Il a environ 27 ans et est originaire des Essarts, dans la province française du Poitou ; elle a environ 17 ans. Le contrat stipule que Jacques s’engage à subvenir aux besoins de Marie Chauvin, la fille de Gillette issue de son premier mariage, et à en prendre soin jusqu’à ce qu’elle atteigne l’âge de 12 ans. Ni la mariée ni le marié ne peuvent signer le contrat. La date de leur mariage demeure inconnue, l’acte n’ayant pas été retrouvé. Les couples se marient généralement dans les trois semaines suivant la signature du contrat.

Gillette et Jacques s’installent à Trois-Rivières, où ils ont six enfants :

  1. Jacques (1654–avant 1666)

  2. Marguerite (1655–1687)

  3. Suzanne (1657–1739)

  4. Élisabeth « Isabelle » (1659–1736)

  5. Marie Jeanne (1660–1698)

  6. Nicolas (1662–après 1683)

 

Dernière page du contrat de mariage de Gillette et Jacques (FamilySearch)

 

Le 9 mars 1655, Jacques reçoit de la Compagnie de Jésus (les Jésuites) une concession de terre, conjointement avec Christophe Crevier dit Lameslée, Jacques Brisset, Jean Pacault, Pierre Dandonneau dit Lajeunesse et Michel Lemay, tous résidents de Trois-Rivières. La concession porte sur une île nommée Saint-Christophe, assortie d’une rente seigneuriale — un demi-boisseau de blé — payable annuellement à la Saint-Martin. On ignore s’il n’y a jamais vécu ou travaillé.

 

« Plan de la ville de Trois-Rivières sur lequel figurent des îles et la rivière St-Maurice », mai 1885 (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)

 

Le 22 mai 1664, Gillette reçoit le sacrement de confirmation à Trois-Rivières, en même temps que 38 autres personnes. [Son âge est enregistré comme étant de 38 ans lors de sa confirmation, bien que le recensement de 1666 indique qu’elle a 30 ans. La plupart des historiens estiment son année de naissance aux alentours de 1636.]

 

Confirmation de Gillette Banne en 1664 (Généalogie Québec)

 

Gillette et Jacques figurent dans le recensement de 1666 de la Nouvelle-France, recensés à Trois-Rivières avec leurs cinq enfants survivants. Leur fils Jacques est décédé avant le recensement, et Marie Chauvin s’est mariée et a quitté le foyer. Jacques est enregistré comme habitant.

Recensement de 1666 de la Nouvelle-France pour la famille « Bertaut » (Bibliothèque et Archives Canada)


Jeunes mariées : les filles Bertault

Comme le veut la coutume à l’époque, Jacques cherche des maris convenables pour ses filles. Bien que l’âge moyen au premier mariage chez les femmes en Nouvelle-France au XVIIe siècle se situe plutôt entre 20 et 22 ans, l’âge légal minimum pour les filles est de 12 ans. Deux des filles Bertault, Marguerite et Isabelle, se marient à 12 ans, Suzanne à 13 ans et Marie Jeanne à 20 ans. Bien que le droit canonique autorise le mariage à un si jeune âge, les unions précoces sont rarement conclues sans une pression délibérée des parents. 

Plusieurs facteurs peuvent expliquer les décisions de Jacques. Les hommes étant nettement plus nombreux que les femmes dans la colonie, il ne manque probablement pas de prétendants pour ses filles. Des pressions économiques peuvent également jouer un rôle, puisque le mariage transfère la responsabilité financière d’une fille à son mari. Dans un milieu plutôt isolé comme celui de Trois-Rivières, cela peut aussi offrir à une jeune femme une certaine sécurité et protection immédiates, bien que cela ne soit pas toujours garanti, comme le montre plus tard le mariage d’Isabelle avec Julien Latouche.


Un mariage malheureux

Le 12 août 1671, Isabelle Bertault, âgée de 12 ans, épouse Julien Latouche à l’église paroissiale de l’Immaculée-Conception de Trois-Rivières. Latouche, originaire de La Rochelle selon l’acte de mariage, a environ 30 ans. Quentin Moral et François Roussel agissent comme témoins.  Latouche arrive en Nouvelle-France le 18 août 1665 en tant que soldat du régiment de Carignan-Salières, membre de la compagnie Grandfontaine.

Dès le début, le mariage est difficile. Isabelle déclare plus tard avoir été contrainte par son père à contracter cette union pour des raisons économiques. Julien occupait un emploi stable dans une ferme appartenant à Madame de La Fontaine, et Jacques pensait qu’il pourrait bien gagner sa vie et éventuellement acquérir sa propre ferme. La mère d’Isabelle, Gillette Banne, ne donne pas son consentement au mariage. Alors qu’elle est absente pour assister à un accouchement, Jacques poursuit néanmoins les démarches. Malgré les objections de sa femme et de sa fille, il impose son autorité : en tant que père et chef de famille, le mariage a lieu. 

Latouche ne parvient pas à gagner la confiance de sa nouvelle famille. Il semble être un homme peu connu à Trois-Rivières, voire marginal, selon Isabelle, qui croit même qu’il pourrait être anglais ou flamand. Isabelle et ses parents le décrivent comme paresseux et peu fiable. Elle indique également qu’elle est souvent contrainte de se tourner vers sa mère pour se nourrir, son mari ne subvenant pas à ses besoins. Jacques affirme plus tard que son gendre « s’était crevé par la boisson ». 

Le mariage se détériore rapidement. Isabelle déclare que son mari la bat et la maltraite, et que ces violences sont connues au-delà du cercle familial. Elle précise qu’une rumeur circule dans la communauté selon laquelle son mari l’a battue. Lors des épisodes de violence, elle admet avoir dit : « je voudrais que tu fusses crevé ». Elle reconnaît également qu’elle « n’aimait point son mari ».

Même Jacques, qui avait imposé ce mariage, exprime bientôt des regrets. Il reconnaît que la situation a rapidement changé et qu’il a été « bien trompé dans ce mariage-là ». Il affirme avoir reproché à Latouche de maltraiter sa fille — une affirmation qui contraste avec la violence qu’il a lui-même reconnue avoir exercée envers sa femme et sa fille. En effet, selon un témoin, Jacques avait déjà tenu des propos bien plus durs : Jean Héroux dit Bourguinville rapporte l’avoir entendu dire que « son gendre ne mourrait point d’autre main que de la sienne ».

Gillette, quant à elle, intervient lorsque sa fille se fait battre et tente de la soutenir. Pourtant, son hostilité envers son gendre ne fait que s’accentuer. D’après les témoignages, elle exprime ouvertement le souhait de le voir mort et, à plusieurs reprises, presse son mari d’agir. Jacques déclare plus tard que « sa femme l’importuna plusieurs fois afin qu’il tuât son gendre », et qu’Isabelle elle-même parle à sa mère de « se défaire de son mari ». 

Dès les mois qui suivent le mariage, le foyer est marqué par des tensions, du ressentiment et des violences récurrentes. Ce qui a commencé comme une union forcée devient une situation bien plus instable. L’idée de la mort de Latouche n’est plus inconcevable. 

La situation se détériore rapidement. Gillette semble prendre les choses en main pour tenter de se débarrasser de son gendre. D’après des témoignages ultérieurs, elle se rend dans la forêt voisine pour cueillir des herbes censées empoisonner et tuer les cochons. Elle prépare ensuite un potage et, apparemment avec la complicité de son mari et de sa fille, le sert à Latouche à table. La tentative échoue : les herbes n’ont aucun effet. Jacques déclare plus tard que, lorsque cela n’a pas fonctionné, ils sont passés à autre chose.

Gillette cueillant des herbes (image générée par l’intelligence artificielle, créée par l’auteure avec Gemini, avril 2026)


Les événements du 17 mai : la version des Bertault

La famille Bertault présente par la suite sa propre version des événements du 17 mai, qui diffère sur des points importants des autres témoignages.

Le dimanche 15 mai 1672, Julien Latouche traverse la rivière avec sa femme pour se rendre chez ses beaux-parents, Jacques Bertault et Gillette Banne, afin de travailler dans leur habitation située sur la rive opposée de Trois-Rivières. Isabelle et son mari défrichent la terre pour y planter du blé d’Inde. Selon Isabelle, Latouche se montre rapidement peu disposé à travailler, préférant rester là à siffler. Frustrée, elle menace de partir. C’est alors, dit-elle, qu’il commence à la frapper et à la maltraiter. Ses parents interviennent, et une dispute s’ensuit.

Deux jours plus tard, le 17 mai, le conflit reprend avec encore plus de violence. Isabelle est à nouveau battue par son mari, cette fois si violemment que, selon Gillette, elle est « mise toute en sang ». Jacques tente de réprimander son gendre pour cette agression, mais la confrontation dégénère en bagarre.

Selon les témoignages, les événements décisifs se déroulent dans la grange familiale. Observant la scène à travers une fente, Isabelle raconte comment son père a giflé Latouche. Latouche a réagi en proférant des menaces, déclarant qu’il avait l’intention de le tuer. Il s’est alors jeté sur Jacques, l’a saisi par les cheveux et l’a poussé à terre, lui écrasant le ventre de ses pieds tout en lui tirant les cheveux, tandis que Jacques appelait à l’aide.

Gillette s’est précipitée pour intervenir, mais Latouche s’est retourné contre elle aussi, l’attrapant par le col et menaçant de les tuer tous les deux. Incapable de séparer les deux hommes, elle appelle sa fille : « ma fille, entre, voilà ton mari qui veut tuer ton père », espérant que sa présence le calmerait. Au contraire, la violence s’est intensifiée. Latouche a frappé ses parents avec encore plus de violence et a mordu les doigts de Gillette, jusqu’au sang.

En désespoir de cause, Gillette s’est dégagée et s’est emparée d’une houe qui se trouvait à proximité. Elle a frappé Latouche à deux reprises à la tête. Il s’est effondré au sol. Jacques reconnaît par la suite que, dans la confusion qui a suivi, il avait lui aussi frappé sa femme et sa fille, sans toutefois fournir d’explication claire à ce sujet.

Pensant, ou prétendant, que Latouche n’est que sonné, les trois quittent la grange et regagnent leur cabane toute proche. Environ une demi-heure plus tard, ils y retournent. Là, ils le trouvent « raide mort ». Ils traînent alors le corps jusqu’à la rivière et le jettent à l’eau. Le trio rentre chez eux à Trois-Rivières cette nuit-là.

Plus tard, lorsqu’on lui demande pourquoi il n’a pas demandé de l’aide, Jacques répond qu’il n’y avait personne pour l’aider et que la rivière, difficile à traverser, l’avait empêché de joindre les autorités. Gillette déclare plus tard avoir rapporté les faits au sieur de Labadie, expliquant qu’ils avaient tué leur gendre et attribuant cet acte aux mauvais traitements subis par sa fille et aux tensions apparues depuis le mariage.


Les événements du 17 mai : la version des témoins

Trois témoins locaux — Jean Gauthier, âgé de 22 ans, Jean Héroux dit Bourguinville, âgé de 18 ans, et Louis Petit, âgé de 14 ans — donnent un récit qui diffère sur des points importants de celui de la famille Bertault.

Dans la soirée du 17 mai, Gauthier et Petit déclarent qu’ils se trouvaient de l’autre côté de la rivière lorsqu’ils ont entendu une voix ressemblant à celle de Julien Latouche crier depuis la grange de Jacques Bertault. Selon leur témoignage, la voix répétait sans cesse « ha mon Dieu ! Au meurtre ! Tu me tues ! Tu seras pendu ! ». Ils rapportent que ces cris ont duré environ une heure et demie et qu’ils étaient accompagnés du bruit de coups. Ils déclarent en outre avoir entendu Gillette Banne encourager la violence, répétant des mots tels que « tue-le ».

De l’autre côté de la rivière, Gauthier cria en direction de la grange : « Va malheureux, tu tues ton gendre, tu seras pendu ! Il y a assez de témoins ».

Gauthier criant de l’autre côté de la rivière (image d’intelligence artificielle créée par l’auteure avec ChatGPT, avril 2026)

Le lendemain, Gauthier et Petit, rejoints par Héroux dit Bourguinville et Pierre Pépin, traversent la rivière et se rendent à l’habitation Bertault à la recherche de Latouche. Ils y rencontrent Jacques Bertault, qui entre dans sa cabane et en ressort avec un fusil. Tirant le fourreau et mettant la main sur le chien du fusil, il les avertit qu’ils ne trouveraient pas son gendre. Lorsqu’on lui demande directement s’il l’a tué, Bertault ne répond pas.

Gauthier et Pépin entrent ensuite dans la grange. À l’intérieur, ils rapportent avoir trouvé du sang, des objets tachés de sang, un fléau couvert de sang et ce qu’ils identifient comme des dents humaines.

Ce qui s’ensuit est l’intervention de la justice coloniale.


Meurtre et justice en Nouvelle-France

Avant d’aborder l’enquête qui suit, il est utile de comprendre le fonctionnement de la justice pénale en Nouvelle-France. Des homicides, des meurtres et des assassinats ont lieu dans la colonie, bien qu’ils restent relativement rares. Désignés comme « simples homicides volontaires », on recense 23 meurtres, ainsi que huit duels et cinq cas d’infanticide sur l’ensemble de la période du régime français. Environ 80 % des crimes sont commis par des hommes, ce qui rend les affaires impliquant des femmes — comme celle de Gillette Banne — relativement rares.

Malgré tout, la plupart des homicides ne donnent pas lieu à des poursuites judiciaires officielles. Seuls environ 7 % des personnes accusées de meurtre sont inculpées et comparaissent devant les tribunaux royaux — une proportion comparable à celle observée en Angleterre et en Normandie à l’époque. Dans la plupart des cas, ces actes sont considérés comme spontanés et non prémédités, résultant d’une provocation plutôt que d’une intention délibérée.

La Grande ordonnance de 1670 (Bibliothèque nationale de France)

En tant que colonie française, la Nouvelle-France est régie par la Grande ordonnance criminelle de 1670, l’un des premiers textes législatifs complets encadrant la procédure pénale. Si cette ordonnance ne définit pas les crimes en eux-mêmes, elle établit les modalités d’enquête et de poursuite en fonction de leur gravité. Dès qu’un crime est signalé au lieutenant général chargé des affaires civiles et criminelles, une procédure est engagée conformément à ses dispositions. 

Contrairement aux systèmes juridiques modernes, cette procédure repose en pratique sur une présomption de culpabilité plutôt que d’innocence. Les procédures se déroulent par écrit et, pour l’essentiel, en secret, contrairement aux colonies anglaises, où les procès ont tendance à être oraux et publics.

La procédure débute par une plainte. Aucune enquête ne peut être ouverte sans celle-ci, à moins que le procureur du roi n’intervienne après avoir eu connaissance d’un crime à la suite d’une « clameur publique ». Viennent ensuite les informations, une enquête préliminaire au cours de laquelle les témoins sont interrogés en secret et leurs déclarations consignées par un greffier. Le procureur peut convoquer autant de témoins que nécessaire et, une fois leurs dépositions recueillies, il décide si l’accusé doit être appréhendé ou assigné à comparaître.

L’accusé est ensuite conduit pour interrogatoire. Avant celui-ci, il prête serment de dire la vérité et indique son nom, son âge, son lieu de résidence et sa profession. Il n’est pas assisté d’un avocat et n’a pas accès au dossier d’accusation ni aux noms de ses dénonciateurs. L’interrogatoire n’a qu’un seul objectif : obtenir rapidement des aveux. Le greffier consigne chaque échange, et le document ainsi établi est soumis au procureur du roi pour examen. 

Dans les cas plus graves — notamment ceux où la peine capitale est envisagée —, la procédure passe au « règlement à l’extraordinaire ». Les témoins sont rappelés, leurs dépositions précédentes sont lues à haute voix et on leur demande de les confirmer. L’accusé est ensuite confronté à ces témoins et autorisé à répondre. Cette confrontation, ainsi que l’interrogatoire lui-même, constituent l’une des rares occasions pour l’accusé de contester les preuves. Le procureur du roi présente ensuite ses conclusions, recommandant l’acquittement ou la condamnation.

Lorsque les preuves s’avèrent insuffisantes, mais que les soupçons persistent, le tribunal peut recourir à la question. Un aveu est considéré comme essentiel dans les affaires passibles de la peine capitale ; sans lui, la condamnation à mort ne peut être exécutée. Un tel aveu peut être obtenu de plein gré — ou sous la torture. Dans ce contexte, la question désigne spécifiquement le recours à la torture pour contraindre l’accusé à reconnaître sa culpabilité. À la suite de cela, l’accusé est soigné et soumis à un nouvel interrogatoire. 

Enfin, le lieutenant général civil et criminel, assisté de deux magistrats appelés « juges assesseurs », interroge une dernière fois l’accusé avant de prononcer la sentence. En cas d’appel, l’affaire est tranchée par le Conseil Souverain. Une fois la sentence prononcée, le conseiller rapporteur, accompagné du greffier, se rend à l’endroit où l’accusé est détenu. Là, l’accusé entend la sentence, agenouillé devant les deux officiers de justice. L’exécution de la sentence a généralement lieu le jour même.  

C’est dans ce cadre procédural que se déroule l’affaire concernant Gillette Banne et sa famille.


Ouverture de l’enquête sur le meurtre de Julien Latouche

Le mémoire de Séverin Ameau en date du 19 mai 1672 (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)

Le lendemain de la disparition de Latouche, les soupçons se portent rapidement sur ses beaux-parents. Jacques Bertault est arrêté par des soldats à son habitation à Trois-Rivières et conduit au corps de garde. Gillette et Isabelle s’enfuient dans les bois environnants, mais sont appréhendées quelques jours plus tard.

Les autorités se rendent ensuite au domicile de la famille Bertault, où elles saisissent leurs biens en présence de leur fils de dix ans, Nicolas. Le 19 mai, les principaux témoins — Jean Gauthier, Louis Petit et Jean Héroux dit Bourguinville — sont officiellement interrogés, et le greffier Séverin Ameau consigne les premières conclusions dans un mémoire.

Sur la base de ces témoignages, une enquête judiciaire officielle est ouverte contre Jacques Bertault, soupçonné d’avoir tué son gendre, Julien Latouche. L’enquête est supervisée par le procureur fiscal à Trois-Rivières, Louis de Godefroy de Normanville, qui agit comme représentant local de la Couronne en matière pénale. À ce titre, il dirige la procédure, intervenant au nom de l’autorité judiciaire pour engager les actes nécessaires et assurer la poursuite de l’affaire. Il préside les interrogatoires, assisté du greffier Séverin Ameau. 


Les accusés sous interrogatoire

Après leur arrestation, Jacques Bertault, Gillette Banne et Isabelle Bertault sont interrogés à plusieurs reprises. Leurs déclarations, faites sous serment, présentent des versions divergentes et parfois contradictoires des événements entourant la mort de Latouche.

Jacques Bertault

Au cours de ses interrogatoires, Jacques Bertault donne des versions changeantes et parfois contradictoires des faits. Il nie dans un premier temps avoir eu connaissance du meurtre, affirmant qu’il n’a ni entendu de cris ni frappé son gendre, et déclarant que le sang trouvé dans la grange provenait d’esturgeons qu’il avait pêchés. Au fur et à mesure de l’interrogatoire, il reconnaît une violente querelle, mais minimise son rôle, affirmant que c’est sa femme qui a porté le coup fatal avec une houe, tandis qu’il n’aurait fait que réagir à l’agression de Latouche. Dans un témoignage ultérieur, cependant, il modifie à nouveau sa version, alléguant que sa femme cherchait depuis longtemps à empoisonner Latouche et l’avait exhorté à le tuer, affirmant finalement que Gillette et lui-même avaient frappé la victime. Tout au long de la procédure, Jacques tente de faire croire qu’il réagissait à une menace immédiate, tout en rejetant la responsabilité principale sur sa femme.

Gillette Banne

Gillette Banne présente le meurtre comme un acte désespéré commis pour défendre son mari et sa fille. Elle affirme que Latouche avait violemment agressé Isabelle, la laissant gravement blessée, et que, lorsque Jacques est intervenu, Latouche s’en est pris à lui, tentant de le tuer. Selon son récit, elle est entrée dans la grange pour les séparer, mais, incapable d’y parvenir et craignant pour leur vie, elle s’est emparée d’une houe et a frappé Latouche. Bien qu’elle nie avoir encouragé son mari à tuer leur gendre, elle admet avoir porté le coup qui a causé sa mort et reconnaît plus tard avoir tenté auparavant de l’empoisonner à l’aide d’herbes. Son témoignage met l’accent sur la légitime défense plutôt que sur la préméditation.

Interrogatoire de Gillette (image d’intelligence artificielle créée par l’auteure avec Gemini, avril 2026)

Isabelle Bertault

Les déclarations d’Isabelle Bertault la présentent à la fois comme une victime et témoin malgré elle. Elle décrit un mariage marqué par la violence. Elle affirme que la confrontation fatale a éclaté lorsque son père a reproché à Latouche ses mauvais traitements, ce qui a conduit à une violente bagarre au cours de laquelle Latouche a tenté de tuer son père. Isabelle nie avoir frappé son mari et affirme que c’est sa mère qui a porté le coup décisif. Alors qu’elle nie initialement toute intention préalable de nuire à son mari, elle admet par la suite que des discussions avaient eu lieu au sein de la famille pour se débarrasser de lui et reconnaît finalement sa présence lors des faits ainsi que son implication dans la dissimulation du corps.


Détention à Québec

Après une première série d’interrogatoires, Jacques, Gillette et Isabelle sont transportés à Québec, probablement en canot, sous la garde de deux soldats, puis emprisonnés. Là, il est ordonné que les accusés soient interrogés une dernière fois le 8 mai 1672. L’enquête est ensuite confiée à Louis-Théandre Chartier de Lotbinière, lieutenant général civil et criminel de la Prévôté de Québec. Cette cour devait « cognoistre en première instance de toutes matières tant civiles, criminelles, que de police, commerce et navigation » ; les appels relevaient du Conseil souverain

En 1672, être emprisonné à Québec ne signifie pas une incarcération dans une prison spécialement construite à cet effet, mais plutôt une détention provisoire dans un lieu lié à l’autorité judiciaire ou militaire de la colonie. Les individus sont généralement détenus sous bonne garde dans une pièce d’un bâtiment administratif, un poste de garde ou un autre espace sécurisé au sein de la colonie fortifiée. Ces lieux provisoires sont petits, peu meublés et destinés à un usage de courte durée, le temps que les autorités mènent leurs interrogatoires ou attendent le jugement. L’emprisonnement en soi n’est pas une punition ; il s’agit d’une étape procédurale du processus judiciaire, qui reste axé sur les aveux, la condamnation et l’exécution rapide des peines.


Le sort des Bertault

Le jour même de leur dernier interrogatoire, le 8 mai 1672, une procédure est engagée contre Jacques Bertault, Gillette Banne et Isabelle Bertault, accusés d’avoir tenté d’empoisonner et d’avoir, par embuscade, tué Julien Latouche. Après examen du dossier et délibération avec six assesseurs, les juges déclarent les trois accusés « atteints et convaincus desdits crimes d’empoisonnement et d’assassinat commis en la personne de Latouche ».

La sentence est prononcée : Jacques, Gillette et Isabelle seront enlevés de prison et conduits, une corde au col et une torche au poing, devant la porte de l’église paroissiale, où Jacques, tête nue et en chemise, et les femmes, nues en chemise jusqu’à la ceinture, devront, à genoux, demander pardon à Dieu et au roi pour les crimes commis.

Ils seront ensuite conduits vers un échafaud érigé en la grande place de la Haute-Ville, muni d’une croix de Saint-André, sur laquelle Jacques Bertault sera étendu pour recevoir un coup vif au bras droit, puis être étranglé, et, après sa mort, recevoir d’autres coups, dont un au bras gauche et un à chaque cuisse. Gillette Banne est condamnée à être pendue et étranglée sur une potence dressée à cet effet au même endroit. Isabelle Bertault est condamnée à assister aux exécutions, une corde au col. Après les exécutions, le corps de Jacques Bertault sera placé sur une roue au Cap-aux-Diamants afin de servir d’exemple. De plus, les accusés sont condamnés à une amende de cent livres envers les seigneurs du pays et aux dépens, et le reste de leurs biens est déclaré acquis et confisqué.

Lecture de la sentence (image d’intelligence artificielle créée par l’auteure avec ChatGPT, avril 2026)


Un dernier appel

Jacques et Gillette font appel de la décision du tribunal, mais pas Isabelle. Après avoir réexaminé l’affaire et entendu les parties, le Conseil souverain rejette les appels et confirme la culpabilité des trois accusés, tout en modifiant certains aspects des peines.

Jacques est condamné à faire amende honorable devant l’église paroissiale, puis à être étranglé sur une croix de Saint-André dressée sur l’échafaud, après quoi ses membres seront rompus. Son corps sera ensuite exposé sur une roue au Cap-aux-Diamants afin de servir d’exemple. 

Gillette Banne est condamnée à assister à l’exécution de son mari, puis à être pendue et étranglée.

Isabelle Bertault, en raison de son jeune âge, bénéficie d’une peine allégée : elle est condamnée à faire amende honorable et à assister à l’exécution de ses parents.

Tous trois sont également condamnés à une amende de soixante livres, dont une partie sera versée aux Récollets pour des prières pour l’âme de la victime ; ils sont en outre condamnés aux dépens, avec confiscation de leurs biens au profit du roi. Une remise partielle est accordée aux enfants mineurs.

L’appel et la sentence finale du 9 mai 1672 (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)


Comprendre les peines prononcées

Avant d’aborder les derniers moments de Jacques et Gillette, il est utile d’examiner les peines prévues dans leur condamnation, car chacune constitue une étape distincte de l’exécution qui suit.

L’amende honorable vise à réparer le scandale public provoqué par un crime. Le coupable, généralement pieds nus et torse nu, est conduit à l’église, une torche de cire à la main et une corde autour du cou, tenue par le bourreau, pour implorer pardon à genoux devant Dieu, le roi et la communauté. L’amende est parfois utilisée comme alternative à l’exécution, mais sert le plus souvent de prélude à la peine capitale ou aux galères. Malgré son nom, l’amende honorable est fondamentalement un rituel d’humiliation publique.

Représentation d’une amende honorable (extrait de la gravure de 1777 intitulée « Tableau des principaux événements de la vie d’Antoine-François Desrues, né à Chartres en l’an 1745 », Bibliothèque nationale de France)

La sentence prononcée contre Jacques Bertault prévoit l’une des formes d’exécution les plus sévères, bien que sous une forme atténuée. Il sera étranglé sur une croix de Saint-André avant que ses membres ne soient rompus. Dans de tels cas, l’exécution commence par l’étranglement plutôt que par la fracture immédiate des membres. Le condamné est placé sous l’échafaud de manière que sa tête soit alignée avec un dispositif appelé moulinet, autour duquel une corde est fixée et serrée autour de son cou. Actionné par deux hommes à l’aide de leviers, le mécanisme serre progressivement la corde jusqu’à ce que le condamné soit étranglé à mort. Ce n’est qu’après la mort que le bourreau procède à la brisure des os sur la croix, ce qui distingue cette méthode de la forme plus brutale où la victime est brisée alors qu’elle est encore en vie.

Croix de Saint-André sur un échafaud (image d’intelligence artificielle créée par l’auteure avec ChatGPT, avril 2026)

Par la suite, le sort réservé au corps de Jacques fait partie intégrante de la sentence elle-même. Le corps est emporté et disposé dans une position contorsionnée, les jambes pliées de telle sorte que les talons touchent l’arrière de la tête. Il est ensuite placé dans cette position sur la roue, où il demeure exposé au public pendant un certain temps. Dans le cas de Jacques, cette exposition est ordonnée au Cap-aux-Diamants, où son corps sera laissé à la vue de tous à titre d’avertissement et d’exemple.

La condamnation de Gillette Banne se traduit par une forme d’exécution différente, mais tout aussi publique. La mort par pendaison est la méthode la plus courante en Nouvelle-France, et c’est le châtiment qui lui est infligé. Le bourreau attache le condamné par le cou à une structure surélevée, telle qu’une potence, le privant ainsi de tout appui pour les pieds et provoquant la mort par strangulation. Comme dans le cas de Jacques, l’exécution n’est pas seulement punitive, mais aussi exemplaire, puisqu’elle se déroule devant le public.

Outre ces châtiments corporels, la sentence inflige des sanctions pécuniaires aux trois accusés. Dans le contexte de la justice pénale en Nouvelle-France, l’amende et la confiscation des biens répondent à la fois à des objectifs punitifs et symboliques. L’amende remplit en partie une fonction spirituelle : une portion est versée aux Récollets pour financer des prières pour l’âme de la victime, reconnaissant ainsi officiellement le tort causé. Le reste de l’amende, ainsi que les dépens, constitue une sanction financière imposée par l’État.

La confiscation des biens étend la sanction au-delà des personnes elles-mêmes. Une fois la condamnation prononcée, les biens du condamné sont saisis par la Couronne. Cette mesure constitue une sanction supplémentaire et renforce l’autorité royale en affirmant le droit suprême du roi sur les biens de ceux qui ont commis des infractions graves. Dans la pratique, cela peut placer les membres survivants de la famille dans une situation financière précaire. 

Dans ce cas précis, toutefois, la sentence prévoit également une remise partielle en faveur des enfants Bertault. Si la confiscation est la règle, les autorités coloniales peuvent exercer leur pouvoir discrétionnaire pour en atténuer les effets, notamment lorsqu’il s’agit de personnes à charge innocentes. Une partie des biens saisis a donc probablement été conservée ou restituée au profit des enfants mineurs, Nicolas et Jacques Bertault. Cela reflète une dimension pragmatique de la justice en Nouvelle-France : bien que la punition soit sévère et très publique, il reste une marge de manœuvre limitée pour protéger ceux qui n’ont aucune responsabilité dans le crime.

Ces condamnations sont exécutées le 9 juillet 1672.


Le jour de l’exécution

Les exécutions publiques en Nouvelle-France, bien que relativement rares, suscitent beaucoup d’attention. Au cours de l’histoire de la colonie, environ 80 personnes sont exécutées pour divers délits, notamment le meurtre, le duel, la fabrication de fausse monnaie, le vol commis la nuit, le vol par effraction et le vol domestique, l’incendie, le recel de grossesse, l’infanticide, le viol, l’attentat à la pudeur, la désertion, la trahison, l’homosexualité et la bestialité.

À Québec, ces événements sont attendus avec impatience. La nouvelle se répand rapidement dans la petite colonie, et les habitants peuvent observer les préparatifs de leurs propres yeux lorsque le charpentier du roi monte l’échafaud. Ces exécutions ne sont pas seulement des actes punitifs, mais aussi des démonstrations publiques de l’autorité royale, destinées à servir d’exemple, à semer la peur et à dissuader d’autres personnes de commettre des crimes similaires.

Le 9 juillet 1672, vers quatre heures de l’après-midi, Jacques Bertault et Gillette Banne sont conduits à l’échafaud. La foule, qui compte probablement plusieurs centaines de personnes, s’est rassemblée dans la Haute-Ville, parmi lesquelles se trouve leur jeune fille Isabelle. La cérémonie est peut-être accompagnée du son des tambours, soulignant le caractère solennel de l’événement. 

L’exécution a lieu sur la principale place publique de la Haute-Ville de Québec, désignée dans les archives sous le nom de « Grande Place » ou « place publique ». Bien que l’on ne sache pas exactement à quel endroit elle correspond aujourd’hui, elle devait se situer à proximité du centre administratif et religieux de la colonie, dans le secteur de l’actuelle Haute-Ville.

Carte de Québec de 1660 créée par Jean Bourdon, avec la Grande Place en rouge (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)


Après l’exécution

L’exécution de Jacques Bertault et de Gillette Banne laisse derrière eux cinq enfants, dont deux mineurs. Isabelle, qui a enduré un mariage violent, la mort de son mari et l’exécution de ses parents, finit par refaire sa vie loin de Trois-Rivières.

Toutes les filles Bertault s’installent à Boucherville, où elles se marient et fondent leur propre famille. Nicolas Bertault apparaît dans les registres jusqu’en 1683, après quoi on ignore ce qu’il est advenu de lui. 

Isabelle se remarie deux fois : d’abord avec Noël Laurence, le 6 novembre 1673 à Boucherville, puis avec Jean-Baptiste Pilon dit Lafortune, le 1er mars 1688 à Repentigny. Au cours de sa vie, elle a onze enfants.

Élisabeth « Isabelle » Bertault décède à l’âge de 77 ans. Elle est inhumée le 18 mars 1736 à Repentigny.    

Sépulture d’Élisabeth « Isabelle » Bertault en 1736 (Généalogie Québec)


Au-delà de la peine

L’affaire Gillette Banne met en lumière à la fois la violence qui peut régner au sein des foyers et les limites de la justice en Nouvelle-France au XVIIe siècle. Si ses actes sont jugés selon un cadre juridique rigide, il semble que l’on accorde peu d’importance aux circonstances dans lesquelles ils se sont produits. Des notions telles que la légitime défense, en particulier dans le contexte de la violence domestique, ne sont ni comprises ni appliquées comme elles le sont aujourd’hui.

Les témoignages recueillis dans cette affaire montrent clairement que les mauvais traitements infligés à Isabelle sont connus au sein de la communauté, mais cela ne modifie pas le déroulement de la procédure. La violence conjugale, bien qu’inacceptable, est plus courante et souvent considérée comme une affaire privée, à moins qu’elle n’entraîne des blessures graves ou la mort. Lorsque de tels cas sont portés devant les tribunaux, l’accent est mis sur l’acte lui-même plutôt que sur les conditions qui l’ont provoqué.

Cette affaire met également en lumière la situation des très jeunes mariées en Nouvelle-France. Bien que le droit canonique autorise le mariage dès l’âge de douze ans, de telles unions plongent des jeunes filles comme Isabelle dans des relations profondément inégales, souvent avec des hommes nettement plus âgés. Dans la pratique, leur capacité à refuser un mariage ou à quitter un foyer violent est extrêmement limitée. Ce cadre juridique et social permet de comprendre comment des situations de maltraitance peuvent perdurer, et pourquoi les conflits au sein de la famille peuvent s’aggraver avant d’être portés à l’attention des tribunaux. 

Vu sous cet angle, le sort de Gillette Banne et de sa famille reflète non seulement la sévérité de la justice coloniale, mais aussi les réalités sociales de l’époque. Leur histoire constitue un exemple rare et révélateur de la manière dont un conflit familial peut dégénérer en une affaire relevant de la justice publique, avec des conséquences qui s’étendent bien au-delà des personnes directement concernées.

 
 
Gillette Banne (biographie en français en format PDF)
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Version PDF de la biographie qui se trouve à l'adresse suivante : https://www.tfcg.ca/gillettebanne-fr.



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Bibliographie :

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