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Les faux-sauniers exilés au Canada

Au XVIIIe siècle, plus de 600 criminels condamnés français ont été exilés au Canada afin d'accroître la population et de contribuer au développement du territoire. Certains ont déserté, d'autres ont poursuivi leur vie criminelle, mais la plupart se sont installés dans la vie fermière et ont fondé des familles. Voici l'histoire des faux-sauniers.

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Au Canada pour le reste de vos jours !

L’Histoire des faux-sauniers exilés en Nouvelle-France

 

Le saunier ou paludier était un ouvrier qui extrayait le sel de l’eau de mer dans un marais salant. Sous l’Ancien Régime français, on appelait plutôt « saunier » le marchand ou le vendeur de sel. Le « faux-saunier » était un contrebandier ou un trafiquant de sel, c’est-à-dire un vrai marchand qui faisait de la contrebande.

Marais salants de l’Île de Ré, carte postale, 1907 (Geneanet)

Vue aérienne des salines de Carnac, carte postale (Geneanet)


La Gabelle

Pour comprendre l’origine de la contrebande du sel, on doit connaître l’une des taxes les plus impopulaires de France, la gabelle. Du Moyen Âge à la Révolution française, le sel était vendu au prix marchant, auquel s’ajoutaient les impôts du roi, ou la gabelle. Les revenus tirés de cette taxe représentaient la plus grande partie des revenus du royaume.

 

Page titre de la « Compilation de l’ordonnance… sur le fait des gabelles, avec les édits, déclarations, lettres patentes, arrêts et règlemens (…) », Louis XIV, Roi de France (Bibliothèque nationale de France)

Première page de la « Declaration du roy concernant les faux-sauniers & les faux-tabatiers », donnée à Versailles le 15 février 1744 (Bibliothèque nationale de France)

 

À la fin du XVIIe siècle, le roi Louis XIV nomme Jean-Baptiste Colbert contrôleur général des finances, parmi d’autres fonctions. Colbert a pour objectif de soutenir l’économie française en augmentant les droits de douane et en soutenant de grands projets de travaux publics. En 1680, il édicte une ordonnance qui réglemente la gabelle par zone et prévoit des sanctions sévères en cas de contrebande.

« Carte des gabelles » (Bibliothèque nationale de France)

Six régions ont été désignées :

  • les pays de grande gabelle

  • les pays de petite gabelle

  • les pays de quart-bouillon

  • les pays de salines

  • les pays rédimés

  • les pays de franc-salé or exempts 


Avant 1680, le sel était taxé à un taux uniforme. À partir de l’ordonnance de Colbert, les taxes sont imposées par région et varient fortement. Dans les pays de grande gabelle, le sel est fortement taxé. Les habitants sont tenus d’acheter chaque année une quantité minimale de sel pour leur consommation personnelle, plus ce qui est nécessaire à la salaison de leurs aliments ou au tannage des peaux. Le prix du sel variait de 54 à 61 livres par minot. [Un minot était une mesure utilisée autrefois pour la matière sèche, qui contenait une demi-mine. Une mine correspond à environ 79 litres]. Les deux tiers des revenus du sel provenaient de cette région.

Dans les pays de la petite gabelle, les restrictions se limitaient à l’obligation d’acheter le sel dans les greniers royaux. Dans ces régions, le prix du sel varie de 15 à 57 livres par minot. Dans les pays de quart-bouillon, le taux d’imposition est plus faible puisque le quart des bénéfices du sel est automatiquement envoyé au roi. Ici, le prix du sel était de 13 livres par minot.

« Le grenier à sel », peinture, XVIIIe siècle (Musée national des douanes)

Dans les pays de salines, aucune gabelle n’était perçue. Le prix du sel y était déterminé par le marché et oscillait entre 1 et 8 livres par minot. Les pays rédimés étaient également exemptés ; le prix du sel y variait de 6 à 9 livres par minot. Les nobles, les bourgeois et le clergé sont exemptés de la gabelle.

« Perspective d’un marest salant à champ double contenant trois livres de marest », peinture du XVIIIe siècle (Bibliothèque nationale de France)

« Les Paludières », peinture d’Eugène-Jacques Feyen, vers 1872 (Musée des Marais salants à Batz-sur-Mer, Wikimedia Commons)


L’émergence du trafic de sel

« La Fouille en douane », peinture de Rémy Cogghe, vers 1890 (Musée d’art et d’industrie de Roubaix)

Au XVIIIe siècle, le coût de la vie s’est fortement accru, entraînant une augmentation de la pauvreté en France. Ces difficultés économiques ont donné naissance au commerce illégal du sel, connu sous le nom de « faux-saunage », en particulier dans les régions frontalières. Dans ces régions, la contrebande est une activité lucrative qui permet d’augmenter considérablement les revenus des familles. Les contrebandiers achetaient le sel dans les régions à faible fiscalité et le revendaient illégalement dans les régions à forte fiscalité. Ce commerce illicite n’était pas limité aux hommes ; les femmes y participaient aussi activement, dissimulant souvent le sel sous leurs robes.

Les faux-sauniers encouraient de lourdes conséquences s’ils étaient arrêtés. Un contrebandier appréhendé était généralement envoyé dans une prison surpeuplée, où il passait de 10 jours à 3 mois, avant de comparaître devant un juge. Les peines variaient si le crime était individuel ou commis au sein d’un groupe. Les délinquants individuels, qui transportaient souvent le sel à pied, recevaient des peines relativement légères, tandis que les groupes de trafiquants utilisant des chevaux ou des charrettes subissaient des conséquences plus sévères. Ces contrebandiers étaient plus difficiles à attraper et les juges en faisaient des exemples avec des peines plus sévères. La première infraction était sanctionnée par une amende de 300 livres, tandis que la récidive pouvait conduire aux galères, ou même à la peine de mort. La « peine du Canada » pouvait aussi être imposée, c’est-à-dire l’exil au Canada.


Un châtiment canadien

À l’époque du faux-saunage, le ministre de la Marine et des Colonies tente de développer l’économie des colonies françaises outre-mer. Jean Frédéric Phélypeaux, le comte de Maurepas, cherche un moyen peu coûteux d’envoyer des colons en Nouvelle-France, de développer l’agriculture et de diversifier l’économie. La France a d’énormes dettes et Maurepas veut alléger ce fardeau grâce aux revenus de ses colonies.

Portrait présumé de Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas, peinture de Louis-Michel van Loo (Wikimedia Commons)

Maurepas trouva une solution dans le système judiciaire et, à partir de 1720, il mit en place une méthode discrète d’immigration forcée vers la Nouvelle-France. À ses débuts, toutes sortes de prisonniers sont exilés, sans égard à leur capacité à s’intégrer dans la colonie. Beaucoup de ces hommes poursuivent leurs activités illégales, ce qui amène les autorités coloniales à s’opposer avec véhémence à ce projet d’immigration. Dix ans plus tard, en 1730, Maurepas s’intéresse aux faux-sauniers. Dans l’opinion publique française, les hommes et les femmes condamnés pour ce délit ne sont pas considérés comme des criminels endurcis, mais comme les victimes d’une loi draconienne visant à réprimer le trafic de sel.

Comme il n’y avait pas de gabelle en Nouvelle-France, les faux-sauniers condamnés ne pouvaient pas y poursuivre leurs activités illégales. Contrairement au premier groupe de prisonniers envoyés au Canada, les autorités et la population en général accueillent favorablement les faux-sauniers, qui sont considérés comme d’importants contributeurs au travail physique de la colonie. La seule exception est le clergé, qui craint que le manque de morale des faux-sauniers n’exerce une influence négative sur les Canadiens.


Qui étaient les faux-sauniers ?

La plupart des faux-sauniers déportés au Canada venaient du nord du pays, où la contrebande était la plus répandue (les pays de grande gabelle). Beaucoup venaient aussi de régions situées près de villes portuaires comme La Rochelle ou Rochefort, car il était moins cher de les transporter jusqu’aux navires qui faisaient la traversée.

Les caractéristiques physiques déterminent également qui est envoyé dans la colonie. Maurepas voulait des hommes en bonne forme physique pour contribuer au développement de la colonie. Cela excluait les hommes handicapés ou atteints de maladies contagieuses, ou ceux qui étaient trop âgés. En plus d’un travail physique épuisant, ces hommes doivent être capables de faire face aux rigueurs de l’hiver. L’âge moyen du faux-saunier en Nouvelle-France était de 28 ans.

Au début du programme d’immigration, les autorités constatent de nombreuses désertions de la part des hommes mariés. Les déserteurs arrêtés risquaient trois mois de prison et ceux qui les aidaient à s’enfuir étaient condamnés à une lourde amende de 500 livres. Finalement, seuls les hommes célibataires sont choisis, car ils étaient moins susceptibles de vouloir rentrer en France. Les hommes déjà mariés pouvaient demander que leur femme et leurs enfants soient amenés au Canada.

(…) Nous étant revenu que plusieurs desdits prisonniers et faux-sauniers sont dans le dessein de s’évader par mer ou par terre, nous en conséquence des ordres de Sa Majesté faisons défense à toutes personnes venues en ce pays par lettres de cachet d’en sortir pour quelque prétexte que ce soit, à peine contre ceux qui seront surpris en leur évasion de trois mois de prison pour la première fois et de peine corporelle en cas de récidive, faisons pareil inhibitions et défense aux capitaines et maîtres de bâtiments [vaisseaux] de recevoir sur leurs bords aucun desdits prisonniers et faux-sauniers en quelque endroit qu’ils se présentent dans l’étendue de cette colonie pour s’embarquer et à toutes personnes (...) d’aider et favoriser aucun desdits faux-sauniers et prisonniers fugitifs dans leur évasion à peine de cinq cent livres d’amende (…) 
— L'intendant Gilles Hocquart, 1736 (avec orthographe moderne)
 

Extrait de l’ordonnance de 1736 de l’intendant Gilles Hocquart

Maurepas cherche des journaliers et des laboureurs, pas des travailleurs spécialisés, à moins qu’il ne s’agisse de charpentiers, de forgerons, de tonneliers ou de charbonniers. Les tisserands et les marchands sont considérés comme peu utiles à la colonie. Un homme nommé Gilles Le Noir est choisi en raison de son rôle de bourreau, dont la Nouvelle-France a besoin à l’époque. Si le faux-saunier avait déjà exercé un métier, il était probable qu’il le poursuive en Nouvelle-France. Sinon, il devient laboureur, journalier, domestique ou voyageur.

À leur arrivée au Canada, la plupart des faux-sauniers ont le choix de rejoindre les troupes militaires ou de travailler comme engagé pour un habitant canadien. La grande majorité d’entre eux ont choisi de travailler la terre pour une période d’engagement de trois ans. Les conditions de ces contrats étaient strictes : l’employé n’avait aucune liberté de mouvement, n’avait pas le droit d’aller à un établissement vendant de l’alcool, ne pouvait pas se marier, ni quitter son emploi pour quelque raison que ce soit.

« At the Plough » (À la charrue), peinture de Vincent Van Gogh de 1884


Les derniers faux-sauniers

Le régime d’immigration forcée dure jusqu’en 1749, date à laquelle Maurepas est disgracié par Louis XV et démis de ses fonctions. Les chercheurs ont identifié un total de 607 faux-sauniers envoyés au Canada entre 1730 et 1749. Ce nombre est toutefois approximatif, car il ne tient compte que des hommes qui sont venus à bord des navires royaux, et non de ceux qui ont pu venir à bord des navires marchands. Fait remarquable, la moitié de tous les migrants français arrivés au Canada pendant cette période sont des faux-sauniers.

Sur les 607 faux-sauniers envoyés en Nouvelle-France, 362 sont restés au moins un certain temps. Les autres sont morts en mer, ont déserté ou ont été rapatriés en France pour cause de maladie. 241 faux-sauniers s’installent définitivement. Ceux qui ont signé des contrats d’engagement avec des Canadiens sont les plus susceptibles de rester, car ils vivent et travaillent normalement avec eux et leurs familles. Ils parviennent finalement à tisser leurs propres liens au sein de la communauté, à se marier et à fonder leur propre famille.

L’histoire des faux-sauniers donne un aperçu unique des défis sociaux et économiques de la France du XVIIIe siècle et du rôle inattendu qu’ils ont joué dans l’histoire de la Nouvelle-France.

Cliquez ici pour consulter une liste de faux-sauniers sur Wikitree (en cours de développement).

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Bibliographie et lecture complémentaire :

  • Philippe Fournier, La Nouvelle-France au fil des édits (Septentrion, Québec : 2011), 478, 504.

  • Josianne Paul, Exilés au nom du roi : les fils de famille et les faux-sauniers en Nouvelle-France, 1723-1749 (Sillery [Québec], Septentrion, 2008). 222 pages.

  • Josianne Paul, « La famille, l’État et les migrations forcées en Nouvelle-France », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, 2012, 133-6, 70-77, numérisé par Persée (https://www.persee.fr/doc/acths_1764-7355_2012_act_133_6_10412). 

  • Robert Prévost, « L’ancêtre des Chassé a choisi l’exil plutôt que la geôle », La Presse, 8 oct. 1994, I13, numérisé par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3583085?docref=cQ50LbatnZtmI275dhkIcw&docsearchtext=faux-saunier). 

  • Serge Trinque, « La GABELLE, les FAUX SAUNIERS de la Nouvelle France (dont François Trinquier) », Infos Saint-Guillaume, octobre 2018, 29, numérisé par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3583085?docref=cQ50LbatnZtmI275dhkIcw&docsearchtext=faux-saunier). 

  • « Fonds Intendants - Archives nationales à Québec », images numérisées, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (https://advitam.banq.qc.ca/notice/88995), « Ordonnance de l’intendant Hocquart qui fait défense à toutes personnes venues en ce pays par lettres de cachet d’en sortir sous quelque prétexte que ce soit, à peine contre celles qui seront surprises en leur évasion de trois mois de prison pour la première fois et de peine corporelle en cas de récidive ; pareille défense aux capitaines et maîtres de bâtiments de recevoir sur leurs bords aucuns prisonniers et faux sauniers en quelque endroit qu’ils se présentent dans l’étendue de cette colonie pour s’embarquer et à toutes personnes d’aider et favoriser aucun desdits prisonniers et faux sauniers fugitifs dans leur évasion à peine de cinquante livres d’amende », 10 mai 1736, cote E1,S1,D24,P2819, ID 88995.

  • « Fonds Intendants - Archives nationales à Québec », images numérisées, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (https://advitam.banq.qc.ca/notice/89609), « Ordre par l’intendant Hocquart aux capitaines et officiers de milice des côtes depuis Québec jusqu’à Montréal d’arrêter les vagabonds et gens sans aveu nommément le nommé Floridor, deux faux-sauniers et deux femmes qui sont avec lui, qui courent les campagnes », 29 août 1742, cote E1,S1,D30,P3433, ID 89609.