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Jean Gagnon & Marguerite Cochon

Jean Gagnon et Marguerite Cochon comptent parmi les premiers colons français qui contribuèrent à l’établissement de communautés permanentes le long du Saint-Laurent. Cet article retrace leurs origines dans le Perche et à Dieppe, leur mariage et leur vie familiale sur la Côte-de-Beaupré, ainsi que leur rôle comme marchands, propriétaires terriens et membres de la société naissante de la Nouvelle-France.

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 Jean Gagnon & Marguerite Cochon

De la France à la Côte-de-Beaupré

 

L’église Saint-Aubin de Tourouvre, où Jean est baptisé, date du XVe siècle. Des dizaines d’émigrants vers le Canada sont baptisés dans cette église (Archives du Département de l’Orne).

Jean Gagnon, fils de Pierre Gagnon et de Renée (ou Magdeleine) Roger, naît dans le village de La Gagnonnière, situé entre Tourouvre et Ventrouze, dans l’ancienne province du Perche. Il est baptisé sous le nom de « Jehan Gaignon » le 13 août 1610, dans la paroisse de Saint-Aubin à Tourouvre. Son parrain est Jehan Creste et sa marraine, Jehanne Gaignon. Ses grands-parents paternels sont Barnabé Gagnon et Françoise Creste, tandis que ses grands-parents maternels sont Gervais Roger et Marion Aubert. Le nom de famille de Jean apparaît sous différentes graphies phonétiques dans les documents, notamment Gaignon, Gasgnon et Gangnon.

Baptême de Jean Gagnon en 1610 (Archives du Département de l’Orne)

La famille Gagnon possède une ferme et une auberge à La Gagnonnière. Jean a six frères et sœurs : Noël, Louis, Mathurine, Marguerite, Mathurin et Pierre. Ces trois derniers deviennent également des pionniers en Nouvelle-France.

Localisation de Tourouvre (aujourd’hui Tourouvre-au-Perche) en France (Mapcarta)

Le départ de Jean pour le Canada s’inscrit dans un mouvement migratoire beaucoup plus vaste en provenance du Perche. Cette émigration joue un rôle important dans les débuts de la colonisation de la Nouvelle-France.

 

L’émigration percheronne : de la France aux rives du Canada

Tourouvre et, plus largement, le Perche sont profondément liés à l’histoire de l’émigration française vers le Canada au XVIIe siècle. La région devient un important foyer d’émigration vers la Nouvelle-France. De nombreux futurs colons sont originaires de cette région et s’embarquent souvent pour le Canada au port de La Rochelle. L’église Saint-Aubin abrite deux vitraux remarquables : l’un dédié aux émigrants partis pour le Canada et l’autre commémorant la visite, en 1891, d’Honoré Mercier, un descendant notable de Julien Mercier.    

Parmi les principaux acteurs de cette migration figurent Robert Giffard, seigneur et chirurgien, ainsi que les frères Jean et Noël Juchereau, marchands, qui obtiennent de vastes concessions de terres au Canada. Ils recrutent des hommes capables de défricher les terres, de construire des maisons et d’autres bâtiments et de les mettre en culture. Leur principal objectif est de faire venir au Canada le plus grand nombre possible de colons et de familles. La Compagnie des Cent-Associés finance en partie la migration de ces colons, dont Zacharie Cloutier, Jean Guyon, Noël Langlois et bien d’autres. Le Musée de l’émigration française au Canada, à Tourouvre-au-Perche, célèbre ces pionniers et leur histoire. 

« Le Port de La Rochelle », peinture de Joseph Vernet, 1762 (Wikimedia Commons)


Arrivée en Nouvelle-France

Jean part pour la Nouvelle-France avec ses frères Mathurin et Pierre entre 1635 et 1640. Les trois frères sont marchands et exploitent un magasin rue Saint-Pierre, dans la Basse-Ville de Québec. La propriété mesure environ 24 pieds de largeur sur 60 pieds de profondeur. Joseph Massé Gravel dit Brindelière en est copropriétaire. Il épouse plus tard Marguerite Tavernier, la nièce des frères Gagnon, fille de Marguerite Gagnon et d’Éloi Tavernier. 

En 1640, Jean est établi sur une terre située sur la côte de Beaupré, à Château-Richer. La propriété mesure sept arpents de front sur le fleuve Saint-Laurent, sur une profondeur de 126 arpents ; le titre officiel de la concession est accordé le 20 juillet 1652. Entre 1640 et 1652, Jean achète et vend des terres à Château-Richer, mais conserve sa concession initiale.

« Carte depuis Kébec Jusque au Cap de Tourmente, 1641 », dessinée par Jean Bourdon, avec les terres Gagnon en jaune (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)

En 1642, Mathurin retourne en France pour s’occuper de ses affaires familiales et commerciales. L’année suivante, il revient au Canada avec sa fille Marie Marthe. Vers la même époque, sa sœur Marguerite Gagnon et son mari, Éloi Tavernier, s’installent également en Nouvelle-France avec leurs filles Marguerite et Marie. Leur mère, Renée (ou Magdeleine) Roger, émigre elle aussi au Canada, bien que les sources divergent quant à l’année exacte de son arrivée.


Marguerite Cochon (ou Cauchon), fille de Jean Cauchon et de Marguerite Cointel (ou Cointerel), naît vers 1620 dans la paroisse de Saint-Jacques à Dieppe, en Normandie, en France.

Dieppe se situe dans le nord de la France, dans le département de la Seine-Maritime. La ville compte aujourd’hui environ 30000 habitants, appelés les Dieppois. Important port maritime, elle se distingue au XVIe siècle par sa contribution à l’école française de cartographie.       

« Diepe fameux port de mer en la coste septentrionalle de la province de Normandie », 1650 (Bibliothèque nationale de France)

Église Saint-Jacques à Dieppe, carte postale non datée (Geneanet)

Localisation de Dieppe en France (Mapcarta)

Marguerite grandit à Dieppe avec quatre frères : Guillaume, né en janvier 1624 ; Jean, né vers 1627 ; Pierre, baptisé le 17 juillet 1631 ; et Nicolas, né et baptisé le 9 janvier 1633. Leur mère, Marguerite Cointel, meurt ce même jour à l’âge d’environ 40 ans, et le petit Nicolas meurt trois jours plus tard. Leur père, Jean Cauchon, se remarie avec Jeanne Abraham au début d’avril 1633. Marguerite compte alors au moins trois demi-frères et sœurs : Françoise, baptisée à Dieppe le 7 décembre 1633 ; Jacques, baptisé dans cette même ville le 6 février 1635 ; et un enfant sans prénom, né et inhumé à Québec le 27 mars 1642. La famille semble avoir émigré en Nouvelle-France au cours de la seconde moitié des années 1630, et Marguerite y est établie dès 1640, année où elle épouse Jean Gagnon.

Dans les documents canadiens, le nom de famille est orthographié tantôt Cochon, tantôt Cauchon. Marguerite signe « Cochon ».


Mariage et enfants

Jean « Gangnon » et Marguerite « Cochon » se marient le 29 juillet 1640 à Beaupré. [L’acte est conservé dans le registre de Québec, désormais répertorié sous Notre-Dame-de-Québec.] Il a 29 ans ; elle en a environ 20. Les témoins sont Pierre Legardeur d’Arpentigny, Noël Juchereau, sieur des Châtelets, et Jean Bourdon. [L’acte de mariage indique à tort que les deux parents de Jean sont décédés ; sa mère est encore en vie.]

Mariage de Jean et Marguerite en 1640 (Généalogie Québec)

Jean et Marguerite s’installent sur la côte de Beaupré, où ils ont au moins huit enfants :

  1. Jeanne (1641–1699)

  2. Renée (1643–avant 1702)

  3. Marguerite (1645–avant 1705)   

  4. Jean (1648–1687)

  5. Étienne (1650–avant 1666)

  6. Germain (1653–1708)

  7. Raphaël (1656–1687)

  8. Marie (1659–1722)


Commerce et propriété à Québec

Le 14 août 1651, les trois frères Gagnon reçoivent de Louis d’Ailleboust la concession d’un emplacement, ratifiée par Jean de Lauson le 1er décembre 1652. La concession comprend « trois quarts d’un emplacement sis rue Saint-Pierre, en la Basse-Ville de Québec, contenant quatre toises de large sur dix de long, sur lequel il y a un corps de logis consistant en trois chambres à feu, trois chambres et trois greniers ». [La toise est une ancienne mesure de longueur équivalant à six pieds.]

Le 6 octobre 1653, Jean passe deux actes devant le notaire Guillaume Audouart dit Saint-Germain :

  • Bail à loyer pour six mois de la moitié de la cave d’un magasin et d’une maison situés sur le port de Québec, accordé par Pierre, Jean et Mathurin Gagnon, tous frères, et Massé Gravel dit Brindelière au marchand Jean Garos, de La Rochelle, pour 90 livres.

  •  Marché pour des travaux de charpenterie et de plancher du même bâtiment situé sur le port de Québec, conclu avec Michel Bourdet et Pierre Biron, menuisiers, par Jean, Pierre et Mathurin Gagnon, frères, et Massé Gravel dit Brindelière, pour 135 livres.

Devant le même notaire, quatre ans plus tard, le 9 septembre 1657, Jean reconnaît devoir à Robert Tauvé la somme de 152 livres, 9 sols et 6 deniers pour le passage, les frais et les avances liés à la venue de France d’un engagé, ou « homme de service », qui doit travailler pour lui en Nouvelle-France.


Vie familiale et communautaire

Le 2 février 1660, Jean et Marguerite, ainsi que leurs enfants Renée, Jean, Jeanne et Marguerite, reçoivent le sacrement de confirmation de François de Montmorency-Laval, « Monseigneur L’Illustrissime et Révérendissime Evesque de Petrée, Vicaire Apostolique dans tout le païs de la Nouvelle France », à Château-Richer, aux côtés de 169 autres personnes.

Le mois suivant, le 7 mars 1660, le notaire Claude Auber rédige un accord entre Jean et son gendre, Jean Chapeleau, époux de Jeanne Gagnon. Les deux hommes règlent officiellement leurs comptes, qui comprennent de l’argent, des travaux effectués, des provisions et, apparemment, des questions liées au bétail. Après vérification des comptes, Jean doit 160 livres à son gendre.


La famille Gagnon dans les recensements

En 1666, Jean et Marguerite figurent dans le recensement de la Nouvelle-France, résidant sur la côte de Beaupré, à Château-Richer, avec leurs cinq enfants et un domestique, Étienne Mesny.

Recensement de 1666 pour la famille « Gaignon » (Bibliothèque et Archives Canada)

L’année suivante, un nouveau recensement est effectué. Jean et Marguerite vivent toujours à Beaupré avec leurs quatre enfants et un autre domestique, Noël Viard. Ils possèdent huit bestiaux et 30 arpents de terre « en valeur », c’est-à-dire défrichée ou cultivée.

Recensement de 1667 pour la famille « Gaignon » (Bibliothèque et Archives Canada)


Dernières transactions foncières

Jean figure dans deux derniers actes notariés avant son décès. 

Le 21 février 1667, Jean et son frère Pierre achètent de Nicolas Quentin [Cantin] et Madeleine Roulloy [Roulois] une terre située sur la côte et dans la seigneurie de Beaupré pour la somme de 1 800 livres. Celle-ci mesure quatre arpents de front sur le fleuve Saint-Laurent et est bornée par la terre de Jean et celle de Martin Guérard. Elle est soumise à une rente seigneuriale de 20 sols par arpent de front, plus deux chapons vifs pour l’ensemble de la propriété, payables chaque année le jour de la Saint-Martin, le 11 novembre. Ce document porte pour la première fois la signature de Jean, alors qu’auparavant, il n’avait apposé que sa marque. 

Signature de Jean Gagnon en 1667 (FamilySearch)

Le 9 octobre 1668, Jean vend ses droits dans la propriété de Québec au bourgeois Pierre Pellerin de Saint-Amand et à Louise de Monceaux pour 300 livres. Située dans « la rue qui va de la place d’armes au magazin de la compagnie », la maison comprend une cave, une cuisine et un grenier et est voisine des propriétés de Noël Jérémie dit Lamontagne et de Jacques Leber. Pourtant, Jean déclare alors ne pas savoir écrire ni signer.  


Décès de Jean

Jean Gagnon meurt à l’âge de 59 ans le 2 avril 1670. Il est inhumé le jour même dans l’église paroissiale Notre-Dame de Château-Richer. L’acte le décrit comme marguillier. [Bien que l’acte d’inhumation indique que Jean a 70 ans, son acte de baptême de 1610 établit qu’il en a 59.]

L’acte d’inhumation indique :

« L’an de nostre Seigneur Jésus-Christ mil six cent soixante et dix le deuxième d’avril Jean Gagnon mary de Marguerite Cochon agé de soixante et dix ans mourut dans la communion de la Ste. église aiant reçu de penitence et d’extrême-onction le deuxième d’avril estant marguillier et habitant de nostre dame du chateau Richer, il fust enterré dans la mesme église. »

Sépulture de Jean Gagnon en 1670 (Ancestry) [copie]

 

Inhumé à l’intérieur de l’église ?

Les enterrements intra-muros dans les églises sont une ancienne tradition chrétienne que les premiers colons ont importée de France. En France, ce privilège était principalement réservé au clergé et aux nobles. Cependant, en Nouvelle-France, les enterrements dans les murs des églises ne se limitent pas à ces groupes d’élite. Ils sont pratiqués pour les membres des groupes sociaux les plus puissants (qui peuvent même inclure des cultivateurs), les commerçants prospères et les personnes dévouées à leur église et à leur communauté. Les corps étaient généralement placés dans des cryptes situées sous le sol de l’église ou dans des tombes creusées après avoir surélevé le sol ou déplacé un banc d’église.

Les rites funéraires pour ces enterrements étaient généralement plus élaborés et plus coûteux que ceux des enterrements dans les cimetières. Ces rites comprenaient souvent des messes spéciales, des processions et d’autres cérémonies qui soulignaient le statut social et les contributions communautaires du défunt. La pratique des enterrements intra-muros dans les églises a commencé à décliner au milieu du XIXe siècle, principalement en raison de préoccupations d’hygiène publique, d’un manque d’espace et d’un changement d’attitude à l’égard des pratiques d’enterrement. À cette époque, de nombreuses communautés ont commencé à privilégier des cimetières dédiés à l’écart des zones habitées.


L’inventaire

Marguerite survit à son mari pendant près de trois décennies. Au cours de ces années, elle apparaît à plusieurs reprises dans les actes notariés, gérant ses biens, réglant des successions et des litiges familiaux, et cédant progressivement des parties de ses terres par une série de ventes, de partages et d’accords. 

Le 19 janvier 1674, le notaire Paul Vachon dresse un inventaire de la communauté de biens de Marguerite et de son défunt époux. Le document énumère leurs biens, parmi lesquels figurent :

Équipements pour le foyer et la cuisine

  • une crémaillère

  • des marmites avec leurs couvercles et leurs cuillères

  • un gril

  • une pelle

  • cinq chaudières

  • une passoire

  • 16 livres d’étain

  • une vieille bassine

Armes et outils

  • un grand fusil

  • un autre fusil

  • deux faucilles

  • deux faux

  • un ciseau à charpentier

  • un marteau

Matériel agricole et bétail

  • une charrue garnie

  • quatre bœufs

  • deux vaches laitières

  • deux autres vaches

  • trois taures

  • quatre cochons

Céréales et produits alimentaires

  • 50 minots de blé

  • 25 minots d’orge

  • 4 minots de pois

Meubles

  • deux coffres fermant à clé

L’inventaire mentionne également quelques dettes et obligations en suspens, ainsi que le titre de concession de la terre de Marguerite. Celle-ci mesure sept arpents de front sur le fleuve Saint-Laurent, sur une profondeur d’une lieue et demie, et borde les terres de Jacques David et de Jean Gagnon, fils de Pierre. Elle est soumise à un cens de 7 sols, plus 7 livres et deux chapons vifs en rente seigneuriale. Le document comporte également la signature de Marguerite.

La signature de Marguerite en 1674 (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)

 

L’inventaire après décès

La Coutume de Paris régissait la transmission des biens familiaux en Nouvelle-France. Lorsqu’un couple se mariait, avec ou sans contrat, il était soumis à la « communauté de biens ». Tous les biens acquis par les époux pendant l’union faisaient partie de cette communauté. Après le décès des parents, si le couple avait des enfants, les biens de la communauté étaient partagés en parts égales entre tous les enfants, fils et filles. Lorsque la communauté était dissoute par le décès de l’un des conjoints, le survivant avait droit à la moitié, tandis que l’autre moitié était divisée en parts égales entre les enfants. Au décès du conjoint survivant, les enfants se partageaient la part restante de la communauté. Des inventaires étaient dressés après un décès afin de répertorier tous les biens de la communauté.


Le partage de l’héritage Cochon

Six mois plus tard, dans l’après-midi du 2 juillet 1674, Marguerite et ses frères Jean et Jacques se présentent devant le notaire Vachon. Ils procèdent au partage d’une concession de terre située à Château-Richer, dans la seigneurie de Beaupré, héritée de leur père Jean, décédé en 1673. La propriété mesure six arpents de front sur le Saint-Laurent, sur une profondeur d’une lieue et demie. Sur la terre se trouvent une maison comprenant deux chambres basses, une cave et un grenier, ainsi qu’une grange, une étable, une cour et un jardin. Elle est soumise à un cens de 6 sols, plus 6 livres et deux chapons vifs en rente seigneuriale, payables aux seigneurs chaque année le 11 novembre, jour de la Saint-Martin.  

Jean et Marguerite cèdent leurs droits sur la parcelle de trois arpents située d’un côté à Jacques, tandis que Jacques leur cède ses droits sur l’autre parcelle de trois arpents. La parcelle de Jacques constitue la moitié mise en valeur, comprenant la maison, les dépendances et les terres cultivées. Les trois autres arpents reviennent à Jean et Marguerite. L’accord contient également des dispositions visant à équilibrer le partage ; Jacques doit notamment contribuer en grain relativement aux trois autres arpents afin que Jean et Marguerite puissent mettre leur portion en valeur.

 

Pourquoi des chapons ?

Illustration générée par l’auteure à l’aide de l’intelligence artificielle, août 2026 (ChatGPT)

Un chapon était un coq castré, puis engraissé pour la consommation. La castration rendait l’oiseau moins actif, ce qui favorisait l’accumulation de graisse et permettait à sa chair de demeurer tendre plus longtemps que celle d’un coq adulte ordinaire. Les chapons étaient ainsi particulièrement appréciés pour la qualité de leur chair.

En Nouvelle-France, les chapons devinrent une forme courante de paiement en nature des rentes seigneuriales, souvent fixée à raison d’un chapon gras par arpent de front. L’oiseau avait un équivalent monétaire reconnu, souvent 20 sols, de sorte que l’obligation pouvait parfois être acquittée en espèces. Le blé pouvait également être accepté en remplacement. Le chapon servait donc à la fois de denrée alimentaire et d’unité de valeur pratique et relativement standardisée dans une économie où les obligations annuelles n’étaient pas toujours payées entièrement en espèces.

Le calendrier s’y prêtait également bien. Les cens et rentes seigneuriales étaient souvent exigibles le jour de la Saint-Martin, le 11 novembre, après la saison agricole. La castration des coqs se pratiquait vers la fin de l’été, ce qui laissait le temps de les engraisser avant l’échéance des redevances d’automne.


En 1681, Marguerite figure dans le recensement de la Nouvelle-France, où elle vit toujours sur la côte de Beaupré, à Château-Richer, avec ses deux fils, Germain et Raphaël. La famille possède un fusil, neuf bêtes à cornes et 14 arpents de terre « en valeur ». Le ménage qui précède le sien dans le recensement est celui de son neveu Jean Gagnon, et celui qui suit est celui de son fils Jean.

Recensement du ménage de Marguerite Cochon en 1681 (Bibliothèque et Archives Canada)


Conflits successoraux avec son fils Jean

Les différends concernant la succession de Jean Gagnon commencent plusieurs années auparavant. Le 24 février 1676, le notaire Gilles Rageot rédige un compromis d’arbitrage entre Marguerite, agissant en son nom propre et comme mère et tutrice de ses trois enfants mineurs, Germain, Raphaël et Marie, et leur oncle paternel et curateur, Pierre Gagnon, d’une part, et le fils majeur de Marguerite, Jean, d’autre part.

Un conflit porte sur la part à laquelle Jean a droit dans la succession de son défunt père, ainsi que sur d’autres réclamations entre les parties. Celles-ci conviennent de soumettre leurs différends à des arbitres et de se conformer à leur décision.

Le 9 août 1682, Marguerite et ses enfants procèdent à un autre partage des terres familiales à Château-Richer. Les différends se poursuivent néanmoins, notamment entre Marguerite et son fils aîné Jean, au sujet de leurs droits respectifs et de leurs obligations financières découlant de la succession de feu Jean Gagnon. Le 15 mars 1684, la famille convient à nouveau de soumettre les questions en suspens à l’arbitrage.  

Les arbitres rendent leur décision le lendemain. Après avoir examiné les contrats antérieurs de la famille, l’inventaire après décès, les comptes, les partages de terres et les décisions judiciaires antérieures, ils établissent le solde des diverses réclamations entre Marguerite et Jean. Ils concluent que Jean ne doit finalement à sa mère que 19 livres et 1 sol, somme que Marguerite accepte d’effacer.

Plus important encore, ils réorganisent leurs terres contiguës : Jean reçoit sa part héritée de quatre perches et trois pieds de front, à côté d’une terre qu’il possède déjà, et cède une superficie équivalente à sa mère. La clôture séparant leurs propriétés doit être déplacée en conséquence, et toutes les autres réclamations entre les parties sont réglées. Le 20 mars 1684, le Conseil souverain confirme officiellement la sentence arbitrale.


Le règlement du patrimoine familial

Une fois les conflits successoraux en grande partie réglés, Marguerite continue à gérer et à redistribuer progressivement les biens familiaux. Entre 1688 et 1696, elle apparaît dans une série d’actes notariés impliquant ses enfants, ses gendres et d’autres membres de sa famille. Ces accords portent notamment sur des ventes et des donations de terres, le règlement des parts d’héritage, la rémunération des services rendus par son fils Germain et, enfin, les dispositions prises pour assurer sa propre subsistance pendant sa vieillesse.

  • 23 janvier 1688 — Transferts de terres à Germain : Les gendres de Marguerite, Jean Caron et Louis Gagnier, reconnaissent qu’elle a entièrement satisfait aux parts de biens mobiliers dues à leurs épouses, Marguerite et Marie Gagnon. Ils vendent ensuite à leur beau-frère Germain Gagnon les parts de terre héritées par leurs épouses. Chaque parcelle mesure quatre perches de front sur le fleuve Saint-Laurent et une lieue et demie de profondeur, et Germain paie 150 livres pour chacune. Lors d’une transaction distincte conclue le même jour, Marguerite vend à Germain une portion d’un arpent de sa propre terre à Beaupré pour 600 livres.

  • 3 avril 1689 — Donation à Barbe Delphine Tardif : Marguerite et son frère Jean Cochon donnent à leur belle-sœur, Barbe Delphine Tardif, veuve de Jacques Cochon, une terre à Château-Richer mesurant deux arpents de front sur une lieue et demie de profondeur. Elle se situe entre les terres des donateurs et celle de Barbe. Cette donation est faite en reconnaissance des « bons et fidèles services et l’amitié » que Barbe leur a témoignés.     

  • 11 mai 1692 — Vente à Jacques Cochon et Geneviève Plante : Marguerite vend une portion de sa terre située dans la seigneurie de Beaupré à son neveu Jacques Cochon, fils de Jacques Cochon et de Barbe Delphine Tardif, ainsi qu’à son épouse Geneviève Plante. La terre mesure un arpent de front sur le fleuve Saint-Laurent et une lieue et demie de profondeur, et comprend des terres labourables, des prés et des bois. Elle borde la propriété de Barbe Delphine Tardif, et les acquéreurs assument les charges seigneuriales liées à cette terre.

  • 3 juin 1692 — Compensation pour les années de service de Germain : Marguerite reconnaît officiellement devoir à son fils Germain 1 000 livres pour les nombreuses années de service qu’il lui a rendues après le décès de son père. En règlement de cette dette, elle lui cède une terre mesurant un arpent et demi de front sur le fleuve Saint-Laurent et une lieue et demie de profondeur. L’accord protège également l’investissement de Germain : si les héritiers de Marguerite tentent plus tard de récupérer la propriété, ils devront d’abord rembourser les 1 000 livres ainsi que la valeur des améliorations qu’il y aura apportées. 

  • 3 juin 1692 — Une terre en échange de son entretien à vie : Dans un acte distinct signé le même jour, Marguerite cède une autre terre à Germain, celle-ci mesurant un arpent de front sur le fleuve Saint-Laurent et une lieue et demie de profondeur, et évaluée à 800 livres. Au lieu de payer le prix en espèces, Germain s’engage à subvenir aux besoins de sa mère jusqu’à la fin de ses jours. Ses obligations comprennent la nourriture, le logement, et le chauffage, les soins en cas de maladie, les vêtements et, après son décès, la prise en charge de son inhumation et des prières pour le repos de son âme.

  • 12 janvier 1693 — Vente au chirurgien Jean Navers : Marguerite vend ensuite une habitation située à Château-Richer à Jean Navers, chirurgien, pour la somme de 1 300 livres. La terre mesure deux arpents et demi de front sur le fleuve Saint-Laurent et une lieue et demie de profondeur, et comprend des terres labourables, des prairies et des bois. Elle jouxte des terres appartenant aux héritiers de Jean Gagnon ainsi qu’une propriété alors détenue par Germain Gagnon. Le 11 mars, Marguerite reconnaît officiellement avoir reçu le prix d’achat et décharge Navers de toute autre obligation.

  • 5 novembre 1696 — Nouvelles dispositions concernant l’entretien de Marguerite : Dans le dernier acte notarié connu concernant Marguerite avant son décès, celle-ci, Germain et son gendre Jean Caron réorganisent les modalités de son entretien. Marguerite convient d’aller vivre chez Caron et sa fille Marguerite, qui lui fourniront le gîte et le couvert, qu’elle soit en bonne santé ou malade. Germain s’engage à contribuer à son entretien à raison de 25 livres par mois et demeure chargé de lui fournir des vêtements, notamment une nouvelle robe de chambre et une chemisette. Bien que Marguerite ait signé des actes notariés antérieurs, elle déclare à cette occasion ne savoir ni écrire ni signer.


Décès de Marguerite

Marguerite Cauchon meurt à l’âge d’environ 79 ans le 24 juin 1699, à l’Hôtel-Dieu de Québec. Elle est inhumée dans le cimetière de l’hôpital. [Bien que le registre des malades ne la mentionne que sous le nom de « Madame Gagnon », le PRDH, Fichier Origine et René Jetté attribuent tous cette entrée à Marguerite Cauchon.]


La commémoration des frères Gagnon

Plusieurs plaques commémorent l’histoire de la famille Gagnon. En 1960, une plaque commémorative est apposée à l’église Saint-Aubin de Tourouvre en l’honneur des frères Gagnon.

Association Perche-Canada ; photo utilisée avec permission)

Au Canada, une plaque marque l’endroit où les frères Gagnon exploitent un magasin dans la Basse-Ville de Québec en 1651. Elle est située dans le parc de l’UNESCO.

Plaque commémorative des frères Gagnon à Québec (© La Généalogiste franco-canadienne)

Plaque commémorative des frères Gagnon à Québec (© La Généalogiste franco-canadienne)

Une autre plaque, érigée à Château-Richer en 1940, se trouve au 8754, avenue Royale. 

Plaque commémorative des frères Gagnon à Château-Richer (Marie-Claude Côté, 2003, © Ministère de la Culture et des Communications)

Plaque commémorative des frères Gagnon à Château-Richer (Marie-Claude Côté, 2003, © Ministère de la Culture et des Communications)

Un court métrage explore également l’histoire du nom Gagnon au Canada :


Les débuts d’une famille canadienne

Jean Gagnon et Marguerite Cochon appartiennent à cette première génération de colons français qui s’enracine durablement dans la vallée du Saint-Laurent. Venus de régions différentes de France, ils bâtissent leur vie sur la côte de Beaupré, où se mêlent agriculture, commerce, propriété foncière, vie paroissiale et responsabilités familiales. Leur parcours témoigne concrètement de la façon dont les premiers établissements de la Nouvelle-France prennent forme : par le travail, les alliances familiales, l’acquisition de terres et la transmission des biens d’une génération à l’autre.

Après la mort de Jean, Marguerite demeure au cœur des affaires familiales pendant près de trente ans. Les nombreux actes auxquels elle participe montrent une veuve active dans la gestion de ses terres, le règlement des successions, les arrangements avec ses enfants et la préparation de sa propre vieillesse. À sa mort en 1699, la famille fondée par Jean et Marguerite est établie au Canada depuis près de soixante ans. Leur histoire est ainsi celle d’un couple pionnier, mais aussi celle des premières décennies d’une famille désormais profondément enracinée en Nouvelle-France.

 
 
Jean Gagnon & Marguerite Cochon (biographie en français en format PDF)
CA$4.99

Version PDF de l’article qui se trouve à l'adresse suivante : https://www.tfcg.ca/jeangagnon-et-margueritecochon.



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Bibliographie :