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Jacques Beauchamp & Marie Dardenne

Jacques Beauchamp, jeune chapelier originaire de La Rochelle, et Marie Dardenne ont quitté la France pour la Nouvelle-France dans les années suivant leur mariage en 1656, s'établissant sur l'île de Montréal avant de bâtir une vie d'habitants à Pointe-aux-Trembles. S'appuyant sur des registres paroissiaux, des actes notariés et des recensements s'échelonnant sur plus de trois décennies, cette biographie retrace leur parcours, d'une ville portuaire française jusqu'à la génération fondatrice d'une famille québécoise.

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Jacques Beauchamp & Marie Dardenne

Un chapelier et une domestique : à l’origine d’une famille québécoise

 

Jacques Beauchamp, fils de Michel Beauchamps (ou Deschamps) et de Marie Roullet, est baptisé le 8 juillet 1635 dans la paroisse de Notre-Dame-de-Cougnes à La Rochelle, dans l’Aunis, en France [bien que l’acte figure dans le registre de la paroisse de Sainte-Marguerite]. Son parrain est Jacques Beauchamps et sa marraine, Marie Marillet. [La date de naissance n’apparaît pas sur l’acte de baptême.] Son nom de famille est orthographié de différentes manières selon les documents : Beauchamps, Bauchamp, Beauchan, Bauchan, Baucham, Bauchamps, Beaucham et Beauchans.

Baptême de Jacques « Beauchamps » en 1635 (Archives de la Charente-Maritime)

La Rochelle, située dans le sud-ouest de la France, fait aujourd’hui partie du département de la Charente-Maritime ; elle compte environ 80 000 habitants, appelés Rochelais et Rochelaises.

 

Située dans le quartier historique de Cougnes, l’église Notre-Dame-de-Cougnes se dresse sur le site de l’une des plus anciennes paroisses de La Rochelle, attestée dès 1077. Le bâtiment actuel, qui date en grande partie du XVIIe siècle, a été reconstruit après les guerres de religion et le siège dévastateur de La Rochelle (1627-1628), qui avaient réduit l’édifice médiéval en ruines. Sa façade dépouillée en pierre et son clocher carré aux lignes robustes reflètent le style architectural sobre d’une ville alors tournée vers la reconstruction plutôt que vers l’ornementation.

L’église Notre-Dame-de-Cougnes à La Rochelle (© The French-Canadian Genealogist)


Le père de Jacques, Michel Beauchamps (ou Deschamps), est né à Nanteuil-Auriac-de-Bourzac, dans le Périgord (actuelle Dordogne). Il épouse Marie Roullet dans la chapelle Sainte-Marguerite de La Rochelle le 12 mai 1630. Le couple a au moins quatre autres enfants, tous baptisés au même endroit : Pierre (baptisé en 1633), Marie (baptisée en 1638), Jean (baptisé en 1644) et Guillaume (né en 1646). Michel travaille comme jardinier, puis comme charpentier.

Les grands-parents paternels de Jacques sont Jean Deschamps et Louise de Lanterna, tandis que ses grands-parents maternels sont Élie Roullet et Marie Bardonneau.  


Marie Dardenne (ou Dardaine), fille de Pierre Dardaine et de Gillette Chaigne, est baptisée le 11 avril 1638 dans la paroisse de Saint-Jean-du-Perrot à La Rochelle, dans l’Aunis, en France. Son parrain est Estienne Duchesne et sa marraine, Marie Marin. [La date de naissance n’apparaît pas sur l’acte de baptême.] Son nom de famille est également orthographié Dardene et Dardennes.

Baptême de Marie Dardenne en 1638 (Archives de la Charente-Maritime)

 

Le clocher Saint-Jean (photo de Chris06, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

Paroisse aux origines médiévales, l’église de Saint-Jean-du-Perrot fut en grande partie détruite au XVIe siècle, puis reconstruite entre 1672 et 1699. Désaffectée en 1887 et menacée de ruine, elle fut démolie la même année, à l’exception du clocher, qui existe encore aujourd’hui.


Les parents de Marie, Pierre Dardaine et Gillette Chaigne, se marient dans la chapelle Sainte-Marguerite à La Rochelle le 22 juin 1637 ; Pierre y est inscrit comme voiturier. Le couple a au moins quatre autres enfants, tous baptisés à La Rochelle : René (baptisé en 1642), Jeanne (née vers 1643), Louise (décédée en 1646) et Pierre (baptisé en 1650).

Les grands-parents paternels de Marie sont François Dardenne, laboureur, et Marie Petit, tandis que ses grands-parents maternels sont Pierre Dardaine et Louise Chenu.


Mariage

Jacques Beauchamp et Marie Dardenne se marient le 29 octobre 1656 dans la chapelle Sainte-Marguerite à La Rochelle. L’époux est un chapelier âgé de 21 ans ; la mariée, 18 ans.

Mariage de Jacques « Bauchamps » et Marie « Dardene » en 1656 (Archives de la Charente-Maritime)

Illustration générée par l’auteure à l’aide de l’intelligence artificielle, juillet 2026 (ChatGPT)

 

La chapelle Sainte-Marguerite fut fondée par des religieuses prémontrées au XIIe siècle et devint, au fil des troubles des guerres de religion, l’un des édifices religieux les plus importants de la ville. Épargnée par la destruction en 1568, elle fut utilisée tour à tour par les catholiques et les protestants, et remplit même des fonctions non religieuses pendant les périodes de conflit. Après l’édit de Nantes (1598), elle devint le principal lieu de culte catholique de la ville, remplaçant temporairement les églises paroissiales détruites ou rendues inutilisables. Reconstruite en partie vers 1610, elle continua à jouer ce rôle jusqu’au rétablissement progressif de la vie paroissiale normale après le siège de La Rochelle (1627-1628). Modifiée à plusieurs reprises aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle fut par la suite associée aux Oratoriens, d’où son nom d’« Oratoire ». Bien qu’elle n’ait jamais constitué une paroisse à part entière, elle a joué un rôle central dans la vie religieuse rochelaise, se distinguant par les nombreux baptêmes qui y furent enregistrés, notamment ceux de futurs émigrants vers la Nouvelle-France. Aujourd’hui, le bâtiment subsiste en tant que lieu laïc connu sous le nom de Salle de l’Oratoire.

L’ancienne chapelle Sainte-Marguerite (photo de Chris06, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)


Localisation de La Rochelle en France (Mapcarta)

Jacques et Marie continuent à vivre à La Rochelle, où naît leur fille Marthe, baptisée le 2 février 1658 dans la chapelle Sainte-Marguerite. Elle n’apparaît plus dans les archives publiques par la suite, ce qui laisse supposer qu’elle est probablement décédée avant le départ de ses parents pour le Canada.  

La ville qu’ils laissent derrière eux est, au XVIIe siècle, l’un des principaux ports atlantiques de la France, jouant un rôle central dans le commerce et les migrations transatlantiques. Elle constitue alors un point d’embarquement essentiel pour les colons, les soldats et les engagés à destination de la Nouvelle-France — une véritable passerelle entre la France et sa colonie nord-américaine.


Partir pour la Nouvelle-France

Vers 1658, Jacques et Marie décident de quitter leur ville natale et leur pays pour le Canada, qui fait alors partie de la Nouvelle-France. Plusieurs facteurs semblent avoir motivé cette traversée de l’Atlantique. D’abord, dans les années 1650, La Rochelle est le principal port d’embarquement vers la Nouvelle-France : ses marchands et armateurs y recrutent activement des engagés, des artisans et de jeunes familles, par des contrats offrant le passage, des terres et la promesse d’un nouveau départ en échange de quelques années de travail. Chapelier de métier, Jacques possède un savoir-faire transposable, probablement recherché dans cette colonie naissante, où les artisans qualifiés se font rares et obtiennent souvent de meilleures conditions qu’à La Rochelle, dont le marché urbain est saturé. La région de l’Aunis souffre par ailleurs économiquement à la suite du siège de La Rochelle (1627–1628) et des pressions religieuses et fiscales qui s’ensuivent ; pour bien des Rochelais aux moyens modestes, l’émigration représente alors une voie d’accès à la propriété foncière et à l’ascension sociale que leur ville natale ne leur offre pas. Enfin, si la mort de la petite Marthe survient bel et bien avant le départ de la famille, elle desserre peut-être les derniers liens qui les rattachent à La Rochelle, laissant le couple plus libre d’entreprendre cette aventure coloniale sans avoir à réinstaller un jeune enfant. Que leur décision soit motivée par l’ambition économique, les incitatifs au recrutement ou un deuil personnel, elle n’en demeure pas moins représentative d’une trajectoire commune à des milliers d’émigrants rochelais de leur génération.

Le port de La Rochelle, peinture de Joseph Vernet en 1762 (Wikimedia Commons)


Une famille élargie sur l’île de Montréal

Jacques arrive probablement à Québec durant l’été ou l’automne 1658 : mentionné pour la première fois dans un acte notarié en mars 1659, il ne peut être arrivé cet hiver-là, puisqu’aucun navire ne traverse alors l’Atlantique, et fait donc sans doute partie de la flotte de l’année précédente. Marie rejoint son mari un an plus tard : son nom figure sur la liste des passagers établie par Jeanne Mance pour le Saint-André, un navire transportant des recrues à destination de Montréal, où elle est inscrite comme « la femme de jaques beauchamps » sous la rubrique « Pour Monsieur Souart » — ce qui laisse supposer qu’elle est engagée comme domestique dans sa maison.

Plusieurs membres de la famille de Marie émigrent également au Canada dès 1659, soit son père Pierre ainsi que ses frères René et Pierre. Jean Beauchamp, le frère de Jacques, les y rejoint à son tour vers 1666.

Jacques et Marie ont au moins huit enfants :

  1. Marthe (1658–1658, en France)

  2. Denise (1661–1721)

  3. Jeanne (1663–1711)

  4. Catherine (1666–1719)

  5. Françoise (1669–1723)

  6. Marie (1672–1754)

  7. Pierre (1676–1722)

  8. Jacques (1678–vers 1719)


Établissement à la Pointe-Saint-Charles

Tout en fondant une famille, Jacques commence à s’implanter sur l’île. Le 19 mars 1659, il reçoit de Simon Grenet une terre à la Pointe-Saint-Charles. Son nom apparaît également cet automne-là dans une paire de transactions liées : Jacques Morin, qui détient un bail sur six arpents de terre à Pointe-Saint-Charles accordé par Jean Pichaud, en cède la moitié à Simon Grenet le 5 octobre ; deux semaines plus tard, le 19 octobre, Grenet cède à son tour cette même parcelle à Jacques, aux mêmes conditions que celles auxquelles Morin la détenait. Grenet agit ainsi deux fois au cours de l’année comme intermédiaire dans des transactions qui profitent finalement au jeune couple et l’aident à s’établir à Pointe-Saint-Charles dès son arrivée au Canada. Jacques, pour sa part, n’est pas en mesure de signer le document.  

Le 3 juillet 1662, Jacques prend à bail trois arpents supplémentaires sur le domaine seigneurial de l’île de Montréal, cette fois de Robert Lecavelier dit Desaulniers [Cavelier dit Deslauriers], agissant au nom de son fils Jean-Baptiste, propriétaire des terres. Cet ajout agrandit d’autant le patrimoine foncier que Jacques bâtit à Montréal et dans ses environs au fil des années suivant son arrivée.

Peu de temps après, le 25 août 1662, Jacques, alors résident de Villemarie, reçoit une concession foncière de 15 arpents à Pointe-Saint-Charles du sieur de Maisonneuve, gouverneur de l’île, puis une seconde concession le jour même, cette fois de la Société de Notre-Dame de Montréal, seigneur de l’île de Montréal, sur un terrain situé « sur le bord de la prairie Sainct Pierre ».

Plan de Montréal de 1687 à 1723, montrant la Pointe-Saint-Charles en rouge, créé par P.-L. Morin en 1884 et publié par H. Beaugrand (Archives de Montréal)

 

Ville-Marie ou Montréal ?

Dans les archives du XVIIe siècle, les noms « Ville-Marie » (ou « Villemarie ») et « Montréal » désignaient un seul et même lieu : la mission-fort fondée par Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance sur le site de l’actuel Vieux-Montréal. Maisonneuve lui-même parlait de « Villemarie, en l’île de Montréal, en la Nouvelle-France ». Le nom « Ville-Marie » apparut dans les sources imprimées dès 1643, notamment dans Les véritables motifs de messieurs et dames de la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion des sauvages de la Nouvelle-France, ainsi que dans les Relations des Jésuites de la même année. Tout au long du XVIIe siècle, les deux appellations coexistèrent et furent souvent employées pour désigner le même établissement. 

À l’origine, « Montréal » désignait le mont — le « Mont Royal » nommé par Jacques Cartier —, puis l’île entière ; peu à peu, ce nom en vint aussi à désigner la ville elle-même, notamment dans les documents civils et ecclésiastiques. Cette évolution s’accentua après que les Sulpiciens devinrent seigneurs de l’île en 1663 et que la paroisse prit le nom de Notre-Dame de Montréal. À la fin du XVIIe siècle, puis plus nettement au début du XVIIIe, les actes officiels en vinrent à privilégier « Montréal », tandis que « Ville-Marie » demeura surtout employé pour évoquer la mission fondatrice ou le fort des origines.


Le 15 juillet 1663, Jacques baille les trois arpents de terre appartenant à Cavelier à Charles Thoulomé et Mathurin Lelièvre, aux mêmes clauses et conditions que le contrat initial conclu avec Cavelier en 1662. Les preneurs s’engagent en retour à fournir à Jacques six minots de blé et un minot de pois chaque année ; Jacques y est décrit comme « habitant de Villemarie en l’île de Montréal ».

« La ferme des habitants », peinture à l’huile de Cornelius Krieghoff, vers 1850 (Wikimedia Commons)

En tant qu’habitant établi, Jacques assume également des responsabilités civiques. En 1663, il figure sur la liste des membres du 18e escadron de la milice de la Sainte-Famille.

 

La milice de la Sainte-Famille

En 1663, face aux attaques répétées et meurtrières des Iroquois, les habitants de Montréal durent assurer eux-mêmes leur défense, faute de soutien militaire adéquat. Paul de Chomedey de Maisonneuve, fondateur de la ville, décida alors de créer la première milice canadienne. Il convoqua les hommes de Montréal et leur demanda de s’organiser en escouades de sept, chacune dirigée par un caporal élu parmi eux. Placée sous le patronage de la Sainte-Famille — Jésus, Marie et Joseph — cette milice prit le nom de milice de la Sainte-Famille. Le rôle final comptait 139 hommes, probablement la totalité des hommes valides du petit établissement, dont la population avoisinait les 500 résidents.


La famille Beauchamp dans les recensements

Le recensement de 1666 indique que Jacques et Marie vivent à Montréal avec leurs deux filles, Denise et Jeanne. Jacques y est répertorié comme chapelier.

Recensement de 1666 pour la famille « Bauchaud » (Bibliothèque et Archives Canada)

Un autre recensement, effectué en 1667, révèle que la famille Beauchamp vit toujours à Montréal, où elle possède six arpents de terres « en valeur » et deux bestiaux.

Recensement de 1667 pour la famille Beauchamp (Bibliothèque et Archives Canada)

Le 25 novembre 1668, Jacques et Marie, résidents de l’île de Montréal, vendent à Pierre Perras dit Lafontaine et à son épouse, Denise Lemaistre, la concession de la Pointe-Saint-Charles qu’ils avaient reçue de Maisonneuve, avec la maison « pièce sur pièce » qui s’y trouve. Les acheteurs s’engagent à payer 250 minots de blé, payables en deux versements égaux.

Le 29 septembre 1671, le père de Marie, Pierre Dardenne, vend à François Sabatier une terre située sur l’île de Montréal, au-dessous et proche du « Bois Bruslé », en son nom ainsi qu’au nom de son fils René et de sa fille Marie (et de son mari Jacques), pour la somme de 400 livres. La terre mesure trois arpents de large, face au fleuve Saint-Laurent, sur vingt arpents de profondeur, et comprend tous les bâtiments qui y sont construits. Pierre l’avait lui-même acquise deux ans plus tôt, en 1669.

Le 17 novembre 1675, Jacques reconnaît avoir reçu 213 livres de Nicolas Boyer, conformément à un accord conclu entre eux en décembre de l’année précédente. Mentionné comme habitant de l’île de Montréal, c’est sur cet acte notarié que sa signature apparaît pour la première fois.

Signature de Jacques Beauchamp en 1675

C’est à cette époque que Jacques et Marie s’installent à Pointe-aux-Trembles, à l’extrémité nord-est de l’île de Montréal, dans la paroisse de Saint-Enfant-Jésus.

Le 25 juin 1680, le père de Marie, Pierre Dardenne, vend à Jean Chaumont, en son nom ainsi qu’au nom de son fils René et de sa fille Marie (et de son mari Jacques), une terre située à la côte Sainte-Anne, pour la somme de 150 livres. Elle mesure trois arpents de large, face au fleuve Saint-Laurent, sur vingt arpents de profondeur, et comprend tous les bâtiments qui y sont construits. Seul René est en mesure de signer le document.  

En novembre 1681, un nouveau recensement dénombre Jacques et Marie à Montréal, où ils vivent avec leurs cinq enfants. Ils possèdent 16 arpents de terre « en valeur », un fusil et huit bêtes à cornes. Ils vivent près de Jean, le frère de Jacques, et de son ménage, qui figurent deux familles plus bas dans le recensement. Pour la première fois, Jacques y est mentionné comme charpentier.

Cela signifie soit que Jacques passe du métier de chapelier à celui de charpentier, soit que le recenseur comprend mal sa profession. Quoi qu’il en soit, il n’existe aucun document notarial ou légal faisant référence au métier de Jacques, si ce n’est le fait qu’il soit enregistré comme « habitant ».

Recensement de 1681 pour la famille Beauchamp (Bibliothèque et Archives du Canada)

Le 16 février 1687, Jacques vend à Urbain Girard dit Langevin, en son nom propre et au nom de son beau-père Pierre Dardenne, une terre située sur la côte Saint-Sulpice, « proche de la seigneurie de Monsieur de Lavalletrie » [Lavaltrie]. Cette terre mesure six arpents de large, face au fleuve Saint-Laurent, sur vingt arpents de profondeur, et borde celle de Pierre ; elle comprend une cabane en pierre et un hangar en pierre. Le prix de vente s’élève à 100 livres, plus un « capot à usage d’homme vallant dix livres ».


Le décès de Jacques

Jacques Beauchamp décède à l’âge de 57 ans. Il est inhumé le 8 février 1693 dans l’église paroissiale Saint-Enfant-Jésus de la Pointe-aux-Trembles. La date de son décès n’apparaît pas dans l’acte de sépulture, mais il meurt avant le 27 janvier 1693, date à laquelle Marie est décrite comme veuve dans un acte notarié.  

L’acte de sépulture indique :

« Le 8 fevrier 1693 a été inhumé dans notre église auprès du confessionnal en payant dix sous pour les droits de la fabrique pour louverture de La fosse, Jacques Baucham ancien habitant […] »

[Remarque : le titre de l’acte est « anterremt du grand Baucham » — c’est la seule fois où Jacques est qualifié de « grand ». Bien que plusieurs bases de données généalogiques en ligne lui attribuent le surnom « Legrand », le présent article ne l’adopte pas, car les archives ne font pas état d’une utilisation cohérente et répétée de ce nom.]

Sépulture de Jacques Beauchamp en 1693 (FamilySearch)

 

Inhumé à l’intérieur de l’église ?

Les enterrements intra-muros dans les églises étaient une ancienne tradition chrétienne que les premiers colons avaient importée de France. En France, ce privilège était principalement réservé au clergé et aux nobles. En Nouvelle-France, cependant, les enterrements à l’intérieur des églises ne se limitaient pas à ces groupes d’élite : ils étaient aussi pratiqués pour les membres des groupes sociaux les plus puissants (qui pouvaient même inclure des cultivateurs), les commerçants prospères et les personnes dévouées à leur église et à leur communauté. Les corps étaient généralement placés dans des cryptes situées sous le sol de l’église, ou dans des tombes creusées après avoir surélevé le sol ou déplacé un banc d’église.

Les rites funéraires pour ces enterrements, généralement plus élaborés et plus coûteux que ceux des enterrements en cimetière, comprenaient souvent des messes spéciales, des processions et d’autres cérémonies qui soulignaient le statut social et les contributions communautaires du défunt. Cette pratique a commencé à décliner au milieu du XIXe siècle, principalement en raison de préoccupations d’hygiène publique, d’un manque d’espace et d’un changement d’attitude à l’égard des pratiques funéraires ; de nombreuses communautés ont alors commencé à privilégier des cimetières dédiés, à l’écart des zones habitées.


Les dernières années de Marie

Le nom de Marie apparaît dans plusieurs actes notariés après le décès de son mari, principalement en lien avec sa succession et d’autres transactions foncières.

Au début de l’année 1693, la Fabrique de la paroisse de L’Enfant-Jésus-de-la-Pointe-aux-Trembles accorde des dizaines de concessions foncières dans le bourg de Pointe-aux-Trembles, dans le but de reconstruire et de repeupler le village après une série de raids dévastateurs menés par les Iroquois en 1690 et 1691, qui avaient coûté la vie à plusieurs habitants et réduit en cendres une trentaine de maisons. Le regroupement des colons au sein du bourg fortifié, près du fort construit pour défendre la colonie, offre une protection que les fermes isolées ne peuvent pas garantir.

Le 27 janvier 1693, Marie reçoit une concession de 35 pieds de large sur la rue Saint-Jean et de 70 pieds de profondeur, comprenant une grange et une étable. Le 4 mars 1693, elle en reçoit une autre, de 30 pieds de large sur la rue Saint-François, et s’engage à payer chaque année 27 deniers de cens pour l’ensemble de la concession.

Comme le veut la coutume après le décès d’un conjoint, un inventaire est dressé de la communauté de biens appartenant à Jacques et Marie. Le notaire Antoine Adhémar de Saint-Martin rédige ce document de 13 pages le 8 avril 1693, énumérant tous les biens du couple ainsi que leur valeur estimée, notamment les outils, ustensiles et équipements de cuisine ; le mobilier ; les vêtements, la literie et le linge de maison ; le tabac ; les réserves de blé, de pois et d’avoine ; les animaux de ferme, notamment les bœufs, les vaches et les porcs ; ainsi que l’outillage et le matériel agricole. Le document répertorie également les terres du couple, leurs dettes s’élevant à 109 livres, ainsi que les documents importants. La valeur totale de leurs biens est estimée à 1 418 livres.

Extrait de l’inventaire de 1693, montrant les animaux de ferme du couple (FamilySearch)

Le lendemain de l’inventaire, la succession de Jacques est répartie entre son épouse, ses enfants et leurs conjoints. Marie est assistée par Pierre Perthuys, marchand de Villemarie, son procureur et conseiller, ainsi que par son beau-frère Jean Beauchamp.

Le 11 juin 1693, Marie loue, en son nom et au nom de ses enfants, une île « près de la Grand-Isle, appelée La Trinitte », de Marie Boucher, veuve de René Gaultier, seigneur de Varennes, pour une durée de cinq ans.  

Bien que l’inventaire soit déclaré clos le 19 mai 1693, les héritiers de Jacques (Marie, ses enfants et leurs conjoints) continuent à négocier la succession après cette date.  

  • Le 28 février 1694, un acte est rédigé par le notaire Adhémar concernant le partage : 1) d’une terre située à la côte Saint-Jean à la Pointe-aux-Trembles ; 2) d’une terre située le long du fleuve Saint-Laurent ; 3) d’une terre située sur l’île Sainte-Thérèse ; 4) de deux emplacements situés dans le bourg de la Pointe-aux-Trembles, rue Saint-Jean et rue Saint-François.

  • Du 23 mars au 7 décembre 1694, Marie et ses enfants comparaissent devant les tribunaux de Montréal afin de régler à l’amiable le partage des biens qui leur ont été transmis par succession.

Le 30 novembre 1695, Marie vend la terre située sur l’île Sainte-Thérèse à Jean-Baptiste Pilon dit Lafortune et à son épouse, Élisabeth Bertault, pour 650 livres. Celle-ci mesure quatre arpents de front face au fleuve Saint-Laurent sur une profondeur de quinze arpents, dont « environ quatre Journées de charrue », le reste ayant été défriché à la pioche ou étant demeuré boisé. L’acte de vente indique que Jacques avait acquis cette terre en deux parties : les deux premiers arpents lui avaient été vendus sous seing privé par Pierre Gour dit Lavigne en 1689, et les deux derniers avaient été obtenus par échange avec Pierre Ango en 1690, là encore sous seing privé. La terre est soumise à un cens de trois livres et à une rente annuelle de quatre chapons.  

Le 1er février 1696, Marie se présente pour la dernière fois devant le notaire Adhémar. À cette date, elle lègue l’ensemble de ses biens meubles et immeubles à son fils Jacques. En échange, celui-ci s’engage à subvenir aux besoins de sa mère et à prendre soin d’elle, en santé comme en maladie.

 

Les donations

En Nouvelle-France, les donations entre vifs (entre personnes vivantes) étaient courantes. Lorsqu’une personne vieillissait ou voyait sa santé décliner, elle cédait généralement ses biens à celui ou celle qui allait prendre soin d’elle, souvent un enfant. Ces donations, rédigées par un notaire, définissaient précisément les droits et obligations de chaque partie. Elles comprenaient généralement une terre, une maison, une ferme et des animaux. En retour, l’enfant bénéficiaire devait souvent régler les dettes impayées et garantir à son parent un logement, de la nourriture, des vêtements et des soins jusqu’à son décès.


Décès de Marie

Marie Dardenne décède à l’âge de 61 ans le 7 août 1699 à Boucherville, et elle est inhumée le lendemain au cimetière paroissial Sainte-Famille. L’acte de sépulture indique à tort qu’elle a « environ soixante et douze ans ». Le seigneur de Boucherville, Pierre Boucher, et « plusieurs autres » assistent à l’enterrement.

Sépulture de Marie Dardenne en 1699 (FamilySearch)


De La Rochelle à la Pointe-aux-Trembles

Jacques Beauchamp et Marie Dardenne se marient à l’automne 1656, dans une chapelle qui avait permis aux catholiques de la ville de pratiquer leur culte pendant des décennies de guerres de religion. Moins de deux ans plus tard, ils quittent La Rochelle, attirés, comme des milliers d’autres Rochelais, par la promesse d’une terre et d’un nouveau départ de l’autre côté de l’Atlantique. En Nouvelle-France, le jeune chapelier devient, avec le temps, un habitant possédant ses propres terres défrichées. Marie le rejoint un an plus tard, d’abord en tant que servante chez Monsieur Souart, avant de devenir le pilier d’une ferme en plein essor et d’une famille grandissante à Pointe-Saint-Charles, puis à Pointe-aux-Trembles. Le couple se constitue progressivement un modeste patrimoine grâce à des concessions foncières, des baux et des ventes consignés dans des dizaines d’actes notariés.

À la mort de Jacques, en 1693, il est inhumé à l’intérieur même de l’église, un honneur réservé aux résidents les plus établis de la communauté, et qui témoigne de la place que lui et Marie se sont forgée à Pointe-aux-Trembles. Marie lui survit six ans ; elle règle ses affaires, acquiert des terres pour ses enfants et finit par céder tous ses biens à son fils en échange de soins pour ses vieux jours. Leur histoire n’est pas celle d’une fortune spectaculaire, mais celle de deux émigrants ordinaires dont le travail assidu a permis de jeter des racines qui allaient s’ancrer au Québec pour des générations.

 
 
Jacques Beauchamp & Marie Dardenne (biographie en français en format PDF)
CA$4.99

Version PDF de la biographie qui se trouve à l'adresse suivante : https://www.tfcg.ca/jacquesbeauchamp-et-mariedardenne.



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Bibliographie :